Archives de Catégorie: Avec tous les opprimés

Sous le voile de l’état policier…

Il s’en cache des choses dans la tête des politiques ! Même sans voiles… Savez-vous, qu’au nom de la liberté des femmes, on s’apprête à interdire, sur la voie « publique » le port du casque de moto, du foulard hivernal, du déguisement de carnaval, du masque chirurgical ou de toute autre voilette qui troublerait votre identification par les gens d’armes et leurs caméras. Comme toujours, dans la tête de ceux qui font profession d’être des élus politiques, il s’agit d’abord d’un renfort de l’état policier.

La fameuse loi dite de « l’interdiction de la burqa » ne fait guère dans le détail. Elle comporterait en effet deux articles majeurs, le premier interdisant toute dissimulation du visage et le second sanctionnant toute personne incitant à cacher son visage. Rien qu’en protestant ici contre cette loi qui se maquille, ne serais-je pas déjà punissable en tant que j’inciterais à refuser d’être identifiable, que je pousserais à la dissimulation ?

Loin d’un enjeu prétendument laïque, la loi devient clairement un appui à la répression policière. Cornegidouille ! S’il s’agissait de libérer les femmes de la domination coercitive des adeptes imbéciles de pénis supérieur, que ne se limite-t-on pas à corriger ces mâles tourmentés par la féminité visible ? S’il s’agissait de réduire l’emprise hystérique des superstitions religieuses, que ne libère-t-on pas l’espace public des calvaires, minarets, kipas et autres soutanes ? S’il s’agissait enfin d’aspirer à la société des bisounours et du « mieux vivre ensemble », que ne rend-on pas publics les milles secrets des horreurs archivées ? Que n’ouvre-t-on l’espace aux handicapés obligés de se frayer un chemin à travers mille obstacles marchands ? Enlevons du moins les monstrueuses cagoules des GIGN et autres maréchaussées affectées à notre surveillance.

Et si je voulais, moi, me masquer ? Si je refusais d’être identifié jour et nuit dans mes activités quotidiennes qui ne regardent que moi ? En quoi cette liberté trouble-t-elle celle d’autrui ? Voilà, ceux qui nous dominent savent bien pousser le curseur de la démocratie apparente vers la dictature des lois « d’exceptions » dès que le peuple dérange leurs affaires. Les vérifications d’identité s’avèrent déjà une brimade scandaleuse qui révolte tous les défenseurs des droits humains et voilà que le contrôle s’aggrave encore.

Bien sûr, la législation contre ce voile ignoble qui prétend grillager de soi-disant immaculées donzelles face à la concupiscence, a ouvert la porte à d’autres zélateurs. Nous voilà de plus en plus visiblement dans une société qui est en train de nous enfermer, sous l’allégation de lutter contre la mascarade des intégristes, dans un état définitivement policier. Ne nous trompons pas de croisière, la loi sur le voile reste bien un prétexte de droite…

Les multiples pores de respiration de la liberté des individus sont peu à peu étranglés et déformés. Contrôlés, espionnés, surveillés, fliqués chaque jour davantage. Comment pourrait-on accepter cette intrusion continuelle dans nos vies ? Autour de nous s’organise toujours l’autoritarisme et la France reste une des sociétés les plus répressives. En quelques années, la répression policière est devenue l’une des pires d’Europe contre toutes les marginalités. Demandez aux déportés de l’économie, immigrants, enfants pauvres ou minorités sexuelles, la France n’a déjà plus rien d’une société d’hospitalité, d’égalité ou de fraternité et on se résigne à voir bien des droits humains fondamentaux quitter jusqu’à nos souvenirs. La société de surveillance et l’omniprésence biométrique s’est construite derrière la fatigue de nos rebellions.

Sous le voile, c’est encore la liberté qu’on attaque…il y a eu d’autres soutanes et d’autres bonnes sœurs dans nos contrées et c’est finalement la liberté des mœurs qui a eu raison d’eux…rien d’autre que l’aspiration à la liberté.

Car, n’en doutez pas, la volonté de liberté des peuples est une force qui chemine….

Thierry Lodé
Professeur d’écologie évolutive

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Anarchiste maintenant

–> (Juste un billet d’humeur)

Quelqu’un qui méprise la police ne peut pas être un mauvais homme. Qu’y-a-t-il de plus abject que de faire un métier qui use de la force, du matraquage, de l’emprisonnement, voire du meurtre « accidentel », le plus souvent sur des personnes démunies, pauvres, et même sur des enfants ? En constatant que, de plus, ces gens-là se bardent d’un attirail répressif outrancier et agissent dans la violence la plus effrénée, on ne saurait oublier la vilénie de l’idéologie punitive, discriminante, et parfois xénophobe qui est distillée dans ces arrière-cours. Ne faut-il pas s’avérer bien paranoïaque pour consacrer sa vie à surveiller les autres et bien vicieux pour vouloir punir ? Rien que l’ignoble et systématique « garde à vue » exerce, à elle seule, un démenti cinglant à la déclaration des droits de l’homme. Comment s’étonner que ces adeptes des « marches au pas » soient la cible des rebellions immédiates puisqu’ils s’adonnent à édifier le mur de protection du système. Et que dire de ces flics silencieux qui fichent et contrôlent les habitants d’ici comme des ennemis intérieurs. A quand le courage minimum d’en finir avec ces polices secrètes et d’état ?

Il y a plus méprisable cependant. Il y a ceux-là même qui font profession d’exercer le pouvoir. Cette oligarchie qui fait son métier d’être des élus. Ces élus professionnels ne sont en rien respectables. Ils ne sont en rien le peuple, ni même les représentants qu’ils se déclarent être. La démocratie, là, n’existe que le bref instant où le citoyen croit encore détenir son bulletin de vote, ce bout de papier dérisoire qui hésite un choix entre charybde ou scylla. De démocratie, elle n’a que la fonction élective provisoirement accordée, sinon, elle n’est qu’une oligarchie au service des exploiteurs, et aujourd’hui, une quasi-monarchie grotesque. Une monarchie sans royauté héréditaire (c’est sa seule limite à un absolutisme des oukases), mais une mono-archie emplie de ces roitelets impudents qui décrètent plus de répression, jugent qui peut passer les frontières ou décident à notre place de la vie future.

Il faudra un jour qu’ils rendent des comptes, ces professionnels de l’élection, ces prétendus chefs de quelque chose comme s’il suffisait de se targuer d’un pouvoir qui n’est pas à eux. Il faudra qu’ils expliquent la prétention de leurs actes et l’infamie de leurs décrets. Qu’il prenne garde que le peuple ne leur demande de quel droit ils ont ainsi disposé de nos vies. Oui, ils vivent de nos abdications, mais ils exploitent surtout nos épuisements. Les voilà qui fomentent des expulsions, des frontières, des contrôles. De temps à autres, bien sûr, le système crapuleux que certains ont mis en place devient visible lors d’un procès ou d’une « affaire », mais ces déboires masquent mal que l’oligarchie se nourrit des autres…Et quand bien même, ces élus professionnels construiraient une aimable politique, leur seule prétention de détenir nos vies, de décider à notre place reste une immondice. La seule démocratie est directe, et ne connait que des délégués révocables à tout moment.

Et puis, il y a ces accapareurs. Ceux-là qui prennent sur les autres, ceux-là qui font faire leur sale besogne, parce qu’ils prétendent s’approprier pour eux seuls un morceau de la planète terre. Ni le monde ni l’humanité ne sont à vendre. J’ai lu, bizarrement dans le Monde Libertaire, les errements « politiques » de certains appelant à associer les mots capitalisme et libertaire. Ceux-là se gardent bien d’user du mot d’anarchiste. Il leur faut une idée simple et le terme libertaire a toutes les connotations plaisantes à leurs yeux. En utilisant la crainte que les communistes révolutionnaires eux-mêmes ont de l’individu, en citant Proudhon, Bakounine, on peut réduire l’anarchie à l’absence de pouvoir, mais surement pas au désordre. Au désordre de quel ordre, d’ailleurs. L’anarchie est l’absence de pouvoir et c’est cette idée simple non-autoritaire, mais extraordinaire qui vaut contre tous les oppressions.

Il y a au moins un malentendu, sinon une imposture. Le capitalisme n’existe pas en soi, seule existe l’exploitation capitaliste. Pas de bourgeois sans exploités. Le jour où un type s’est enrichi en se déclarant propriétaire, il l’a fait sur le dos des autres. Le monde marchand vendrait sa propre mère et demande à chacun de s’y consacrer. Rien de plus ignoble que le processus d’héritage qui décide de l’inégalité des êtres humains. Le capitalisme est à vomir parce qu’il n’est qu’une exploitation à l’échelle planétaire. C’est ce que l’idéologie du « développement durable » prétend prolonger encore en dépit du désastre. Ces gens-là font de l’argent le fondement des relations, et de l’exploitation la seule qualité de la richesse. Ils prononcent les mots emploi, recherche et développement et ces termes ont dans leur bouche toute l’amertume des années d’oppression. L’humanité au contraire se pratique gratuitement. Même une recherche scientifique ne se brevète pas, elle se publie librement.

Chacune de nos résistances constitue une incroyable performance. Chacune de nos rebellions génère un immense espoir. Du moins, il y a ceux qui refusent de devenir ces auxiliaires de police qu’on nous demande de plus en plus d’incarner, à l’école, au lycée, à l’université, au supermarché, dans la rue même. Il y a ceux qui se battent, sabotent l’organisation policière du monde, offrent des refuges aux exclus de la vie de quelques horizons qu’ils soient. Ce monde ne tournera pas rond si facilement. Il existe une colère qui réintroduit la liberté dans les révoltes, une perspective libertaire contre le capitalisme, une alternative anarchiste contre le monde marchand…

Décidemment, oui, je me sens anarchiste, aujourd’hui et maintenant.

Thierry Lodé
Professeur d’Écologie Évolutive

Décidemment, l’empreinte écologique et le carbone nous font mal à la tête…

Décidément, le propre de l’écologisme est d’avancer caché. Et ce n’est pas les habits neufs du vice-président Bové1 qui nous montrent le contraire. Le réchauffement climatique vend déjà ses tonnes équivalent-carbone. Et voilà que, le commerce de la fin du monde nous propose encore l’une de ses jolies prestations, l’empreinte écologique2. Or, nous prétendons que, sous des atours dissimulés, l’empreinte écologique proclame fondamentalement une même soumission au mécanisme de l’appropriation capitaliste. Il ne s’agit que de rendre la soumission plus durable.

Dans la cacophonie exercée par nos jardiniers de la planète, l’empreinte écologique correspond à un calcul savant de la surface utile pour produire la même chose. La conclusion «heureuse» est que cette surface fictive n’existe pas et que «nous» devrions réduire notre empreinte écologique simplement pour survivre. L’empreinte révèle par conséquent le gaspillage consumériste propre à «nos» sociétés et l’absurdité de «notre mode de vie» de riches. En doutions-nous ? Voyons donc par où le bât blesse.

Sensée se référer à un contre emploi du PIB, l’empreinte écologique prétendait intégrer les données environnementales aux contraintes de l’industrie afin de mesurer la pression exercée sur les écosystèmes par le mode actuel de production capitaliste3. Présentée sous la forme d’un calcul scientifique des énergies consommées rapportées à la biomasse disponible, l’empreinte écologique met l’accent sur la productivité des surfaces4. Ainsi, dans le travail universitaire original, la bio capacité moyenne de la planète est évaluée à 1,3 ha par personne, c’est à dire que chacun consommerait la production de 1.3 ha. L’idée économico-écologique de la mesure de l’empreinte devrait ainsi permettre d’adapter l’économie marchande aux limites de la planète et de poursuivre un « développement » continuel.

Néanmoins, de multiples critiques ont été portées sur le système de mesures5bio-équivalentes, le calcul amoncelle des unités bien hétérogènes (agrosystèmes et océans par exemple) et simplifie la valeur marchande des écosystèmes. Bref, le soi-disant algèbre savant n’est en fait qu’un piètre exercice de mathématiques appliquées. Les agents de la force verte en retiennent pourtant l’idée que, faute de mieux, l’empreinte écologique rendrait visible la surexploitation industrielle de nos campagnes, ici rebaptisés écosystèmes pour faire plus joli. De toutes façons, le calcul rabâche toujours que la planète ne constitue finalement qu’une ressource, et une ressource, évidemment, on l’exploite. Simplement, «nous» ne le ferions pas de manière raisonnable. de l’empreinte écologique. En se référant à des surfaces supposées être

En protestant contre une exploitation incontrôlée, une surexploitation de la terre, les tenants de l’empreinte écologique réussissent ainsi un premier petit tour de passe-passe en cachant que le capitalisme est essentiellement un mode d’appropriation insupportable. Les commerçants du WWF insistent d’ailleurs sur la finitude du monde pour en contrôler une meilleure vente puisque nous ne «possédons» pas les 3,2 planètes nécessaires pour continuer une telle surexploitation6. Qu’on ne s’y trompe pas! Ni écolo-simplets, ni pathologiquement sceptiques, nombre de ceux qui luttent en écologisme veulent aussi combattre le capitalisme et pas seulement les débordements effarants du système marchand. Mais la lutte écologiste n’a jamais été fondamentalement anti capitaliste. L’écologisme constitue d’abord un couvert qui dissimule les errances de la marchandisation du vieux monde. Ceci n’empêche rien de l’intérêt de la résistance.

Le second non-dit de la mesure de l’empreinte est le postulat de la socio-équivalence de l’exploitation. En tant que consommateur, le prolétaire exercerait une empreinte équivalente à un patron. Le conflit social est évacué au profit d’un simple souci d’économiser le monde7. Il n’est alors pas étonnant que l’économie devienne la loi la plus sacrée de l’écologie et même du vieux monde qui poursuit ainsi son pseudo-développement. Ce n’est plus les exploiteurs qui ont engagé une guerre tyrannique en nous exploitant mais l’«humanité entière» qui exerce une pression consumériste contre son propre monde. Comme dans un système religieux, l’économie de la fin du monde organise une individualisation de la faute. Ici, les humains du nord plus «riches» (d’objets pauvres) sont plus vilains que les humains du sud (plus pauvres d’une agriculture vivrière). Si chacun trie bien sa petite poubelle, la planète serait sauvée.

Il est, bien sûr, vrai que le capitalisme fait déborder ses déchets, ce qui est bien dommage pour les bourgeois puisque l’écrémage des détritus permettrait de relancer une économie nouvelle, la marchandisation des ordures. Mais les déchets inondent décidemment beaucoup trop dans notre vie quotidienne. Aussi, les tenants de l’empreinte entament-ils une troisième oraison secrète, la culpabilisation individuelle. L’objectif est ici d’organiser une soumission intériorisée limitant l’usage de la police aux plus rétifs à la pauvreté monastique. Chacun devrait réduire son empreinte écologique en consommant «mieux», c’est à dire en usant de produits estampillés écologiquement «marchandables». Notons que, en sollicitant un certain dénuement volontaire, l’empreinte écologique relève tout de même l’inutilité pratique de nombre d’objets manufacturés. Mais là n’est pas son objectif primitif. Il s’agit bien davantage d’obtenir l’adhésion des exploités à ce mode d’exploitation. Car en définitive, les écolo-marchands prônent bien un système de régulation par le marché lui-même, les consommateurs «pratiquant» la rationalisation des échanges économiques selon les pseudo lois d’offre et demande. Ou bien, pour le dire plus clairement, l’empreinte sollicite un capitalisme plus consensuel. C’est pourquoi il ne faudrait ni que les pauvres soient trop visibles, ni que les réticences au processus de régulation ne parlent trop fort.

Voilà donc que s’organise aussi la grande confiscation de la parole. Seule les mots écolo-sacrés ont le droit de cité. On distribue même gratuitement des films bibliques comme «une vérité qui dérange» ou encore «home». L’écologiquement correct est devenu la règle du capitalisme. Et puis, même la misère devient moins forte : en proposant le rationnement volontaire, chacun peut expliquer aux pauvres combien cette « richesse » (pourtant tant vantée pendant des décennies) est une mauvaise fortune. La pauvreté résolue des pauvres devient une norme bien-pensante. De toutes façons, la police va veiller à parfaire ce nouveau paradigme. L’état devient le grand Ubu qui serait capable de faire plier l’organisation marchande vers un monde écologiquement vendable. Le «citoyen» de base est réclamé pour participer à cette œuvre peu banale de délation de son prochain, chacun étant sollicité pour devenir auxiliaire de la police écologique.

Car oyez, oyez, bonne gens ! Vous devez vénérer la religion verte puisque vous êtes aussi coupables de la gabegie planétaire. Et pour éveiller «vos consciences», on peut craindre qu’on envoie la nouvelle police verte. Munie d’un dépliant pédagogique, elle expliquerait aux prolétaires que le volume de leurs déchets les condamne à payer davantage encore de leur personne. «C’est l’Etat, c’est l’autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée»8. Si l’écologisme demande encore de l’état, toujours plus de police et d’état, ce n’est que pour protéger les cabrioles de la marchandise. Plus que jamais, le capitalisme reste un vulgaire mode d’exploitation des êtres humains. C’est cela la réalité de son empreinte.

Les prolétaires ne se laisseront pas aller sans résistances ni révoltes à cette misère écolo-marchande. Rien n’est devenu aussi visible que l’exploitation quotidienne. Les pseudo alternatives économiques dévoilent de plus en plus l’indigence de leurs principes. « Quel que soit le nom que prend le gouvernement, quelles que soient son origine et son organisation, son rôle essentiel est partout et toujours d’opprimer et d’exploiter, et de défendre les oppresseurs et les exploiteurs » rappelait Malatesta. Si l’espoir reste une catégorie électorale malveillante, la validité marchande de l’écologisme ne possède aussi qu’une durée commerciale limitée. Et voilà, la date de péremption des exploiteurs s’approche.

Fabien Bon (faucheur volontaire) & Thierry Lodé (professeur d’écologie évolutive)

1. Elu en 2009 vice-Président de la commission agricole au parlement Européen.

2. ou « Ecological footprints »

3. Rees W.E. 1992. Ecological footprints and appropriated carrying capacity: what urban economics leaves out. Environment and Urbanisation 4 (2): 121–130.

4. Wackernagel, M. & W. Rees. 1996. Our Ecological Footprint: Reducing Human Impact on the Earth. New Society Publishers.

5. Grazi, JC, JM van den Bergh and P. Rietveld 2007. Welfare economics versus ecological footprint: modeling agglomeration, externalities and trade. Environmental and Resource Economics 38(1): 135-153 ou encore Fiala, N. 2008. « Measuring sustainability: Why the ecological footprint is bad economics and bad environmental science ». Ecological Economics 67 (4): 519–525

6. Ces marchands de la nature, le WWF, proposent d’ailleurs une individualisation du calcul de votre empreinte avant de vous inviter à racheter votre bonne conduite en consommant chez eux.

7. « Pour produire nos conditions d’existence, nous devons de toute urgence nous comporter en copropriétaires responsables. Nous redonnerons alors à l’économie son premier sens, celui du verbe  » économiser  » » ose énoncer Bernard Perret dans Le capitalisme est-il durable

8. Bakounine M 1867. Fédéralisme, socialisme et antithéologisme.

LE DELIT D’ÊTRE ENSEMBLE

Combien de philosophes et autres penseurs ont prétendu regretter le soi-disant « individualisme » de l’homme moderne ? La vie sociale pourrait cependant être encore amputée dans sa récréation.Car maintenant surgit un délit tout neuf, le délit d’être ensemble…

 

Voilà qu’une récente annonce du Président Sarkozy propose la création d’un nouveau délit : le délit d’appartenance à un groupe, une « bande ». On croit renouer avec le délit d’association et ces lois scélérates du XIXème qui interdisaient les rassemblements de chômeurs et d’ouvriers. Car il existe déjà un délit « d’association de malfaiteurs ». Or, si la bande n’a pas pour objet de commettre des méfaits, en quoi serait-elle condamnable ? Le fait d’être un groupe de jeunes constitue-t-il une atteinte à des biens ou des personnes, selon les termes habituels de la législation ? D’ailleurs où commence la « bande » et comment définir la clôture de ce concept ? Le frère, l’ami, la petite amie d’un participant à la bande fait-il/elle aussi délit de bande ? Après avoir interdit d’apporter son aide aux sans papiers, pouvait-on encore empirer le délit de solidarité ? Dans ce projet devient condamnable le simple fait de se grouper, de se reconnaître ensemble. Autrement dit, le pouvoir est en train d’inventer le délit d’être ensemble.

Comment voir dans ce projet de loi autre chose qu’une loi contre les jeunes quand la réunion, le désir d’être ensemble, de se reconnaître dans un groupe, est souvent la seule chose qui reste dans ce terrain vague de la vie sociale confisquée. Comment ne pas y voir une loi contre les pauvres quand la groupe s’avère la seule solidarité, quand l’alliance constitue la seule force pour s’opposer à l’exploitation du travail ? N’est ce pas ce même pouvoir qui a décrété l’état d’urgence contre des enfants de banlieues en 2005 ? Quelle est-donc ce pouvoir qui multiplie les lois vengeresses et les décrets répressifs ?

Car il existe une autre anomalie de ces projets-là : ce sont des délits sans victimes, écrits au nom de potentielles intentions délictueuses. Voilà que la loi n’est plus justifiée par la protection des victimes réelles. Comme bien des règles actuelles, la liberté est ici entravée sans qu’il n’y ait aucune victime. La loi n’est plus ici qu’une répression contre la liberté des individus, l’application d’un nouveau règlement de la vie sociale ou quotidienne, tout comme le non-usage de la ceinture de sécurité, l’ivresse « publique », le délit d’aide au sans papiers, le délit d’usage récréatif de cannabis, le port d’un masque en manifestation ou la non possession de papiers. Voilà encore des délits sans victimes. La multiplication des lois actuelles prétend accroître la pression sur les délinquants et criminels, mais ne dit pas qu’elle aggrave sans cesse les contraintes sur la vie sociale. Comme toujours, ce n’est plus le projet social qui est interrogé, non ce sont les faits divers qui deviennent des justifications de la loi.

Le délit d’appartenance à un groupe, une « bande» ne se construit que comme l’obligation d’obéir à des ordres comme dans ces structures d’exception que sont les écoles, l’armée, le club sportif, l’entreprise ou la prison. Il y a pourtant une différence. Si la loi n’est pas faite pour protéger des victimes, elle n’est qu’un règlement arbitraire. Déjà Jean-Jacques Rousseau montrait que le respect des règlements ne pouvait pas se confondre avec la loi. Il me semble, que partout dans le monde depuis la charte des droits de l’homme, on appelle dictatures ces pouvoirs qui peuvent impunément exiger toujours plus de répression en construisant des délits sans victimes. Il y a désormais assez de projets liberticides pour se poser la question.
Le monde de la marchandise exige la séparation des êtres, l’isolement des exploités. Pourtant sans nous connaître, nous nous reconnaissons ensemble, dans nos différences ou même nos divergences. Lutter contre la séparation reste le fondement de notre humanité. « Ces gens-là ne se connaissent pas, » disait un préfet, non ils se reconnaissent…
Thierry Lodé

L’école fabrique de l’inégalité.

–> Pour une éducation populaire : Lettre ouverte aux collégiennes, collégiens, lycéennes, lycéens, étudiantes, étudiants, professeures, professeurs et à bien d’autres encore

C’est cette inégalité que les réformes de Darcos et consorts aggravent encore. Lutter contre l’appauvrissement des moyens, l’arbitraire des programmes et l’étranglement de l’avenir constituent un combat nécessaire. Les réformes actuelles font de l’éducation un vrai enjeu idéologique. En un certain sens, l’école fait de la politique tout comme la marchandise. L’école a toujours été le lieu du pouvoir politique, mais maintenant elle fait visiblement de la politique puisque Sarko fournit sa visionde ce qui doit être inclus dans le programme scolaire.

Bien sur, l’éducation s’avère d’une force incroyable pour nous sortir de la passivité, pour révéler notre planète. Il faut développer des écoles et des universités populaires, étendre l’instruction et l’alphabétisation partout dans le monde qui en est privé, il faut que les idées, la science et l’histoire se répandent du Nord au Sud, sans la damnation des religions et sans la censure des états policiers. L’esprit n’est libre ni à l’ombre d’une église, ni dans les murs d’une caserne…

Mais l’école apprend aussi à obéir à l’autorité des polices et des larbins du pouvoir. L’utilisation permanente du chantage et de la punition n’a qu’une légitimité, apprendre l’art d’être soumis. Cette justification est d’ailleurs annoncée : ce sont les exigences du monde professionnel. L’obéissance n’apprend rien d’autre. En amoindrissant les moyens, en diminuant le nombre de professeurs, l’école profite surtout aux riches. Ensuite, en exigeant une orientation strictement professionnelle, l’école restreint l’homme à n’être qu’un salarié du monde marchand. Que les entreprises et les banques profitent des richesses, c’est déjà contestable, mais qu’il faille se mettre au service de leurs patrons, c’est clairement un but scandaleux. Apprendre, ce n’est pas apprendre à se mettre béatement au service des exploiteurs. Les patrons d’entreprises, qui modestement se nomment eux-mêmes les élites, n’ont ni talent ni savoir, ni diplômes propres autres que le fait de posséder de l’argent. Cet argent qui leur a servi à organiser la structure qui exploite la richesse fabriquée par les salariés, qui opprime les hommes et saccage la nature pour produire leur profit. Et que dire de ces actionnaires frileux qui prennent la richesse de notre travail en dormant ? L’école, le collège, le lycée, l’université construisent l’exercice d’exiger que nous soyons mis à disposition des patrons. Ouvriers, assistants, cadres, qu’importe, puisque l’objectif est de permettre au capitalisme de continuer son oppression. Pourtant, après des siècles d’exploitation assidue, le capitalisme a presque totalement dévasté la vie animale et végétale, le capitalisme est parvenu à la misère.

Et l’école actuelle reste essentiellement la fabrique de l’inégalité. L’inégalité et l’exclusion commencent à l’école. Qu’est ce que la notation sinon inculquer que la concurrence et que l’exclusion sont les seules formes de relation humaine? L’école construit l’idée que l’inégalité est fondamentale, normale, essentielle, indépassable, naturelle…Il y aurait des génies et des benêts ?

Ce n’est pas vrai, nous pouvons apprendre autrement. Nous savons que ce qui est intéressant chez l’autre, c’est sa différence. Ce sont ces différences qu’il faut valoriser et non pas exiger que chacun soit inscrit dans l’échelle inégale et sauvage de la concurrence. Seul l’économie marchande a intérêt à la concurrence des salariés entre eux, pour les traiter comme des marchandises. Qui nous dit qu’il faudrait savoir s’acheter ou se vendre ? La personne n’existerait plus qu’emprisonnée dans un système qui fait d’elle un outil du capital, mais qui peut aussi la réduire au chômage si l’outil technique peut la remplacer. Où est la liberté d’apprendre si nos vies sont déjà décrétées ? Quoi, la liberté n’existerait plus qu’étroitement coincée entre nos vies fichées et les chantages de l’économie, qui font l’économie de nos vies et la politique policière…

Non, ce n’est pas vrai. Lycéennes, lycéens, étudiantes, étudiants, Vous êtes riches de vous-mêmes.

Votre lutte vous a incroyablement enrichi :

  1. En luttant, vous avez appris l’art de l’organisation libre, de la coordination de délégués révocables contre la fumisterie des représentants. Même JJ Rousseau, l’un des inventeurs de la démocratie, les réfutait lui-même : « dès que se nomment des représentants, nous ne sommes plus libres »(Contrat social). La coordination libre et révocable, c’est la liberté de s’organiser comme bon nous semble, c’est un peu de la Commune de Paris…

  1. En s’organisant, vous savez désormais prendre la parole. En pratiquant le bavardage, les palabres, nous pratiquons l’humanité réelle, celle qui ne se vend pas mais qui discute, débat de l’avenir. Prendre la parole librement, sans encartement, c’est refuser la soumission, exprimer un peu de soi et des autres, c’est prendre la liberté en chemin.

  1. En parlant, vous avez expérimenté la rencontre des autres, le refus de l’exclusion, de la discrimination. Vous avez ouvert le rêve de comprendre l’autre dans sa différence, avec avidité et soif de se comprendre. La rencontre aussi est amoureuse, sexuelle, contre tous ceux qui ont la haine de l’amour, contre toutes les églises et les états qui veulent contrôler et réglementer les gouts sexuels des adultes consentants. La rencontre est aussi celle de l’amour libre. La liberté d’aimer n’est pas moins essentielle que la liberté de penser.

  1. Enfin, vous savez que de multiples formes de résistance sont possibles contre la pesanteur du vieux monde, vous avez découvert la liberté de s’insurger contre les injustices. Cette insurrection libre n’a pas de but en soi, ni de grand soir à attendre. Spartacus ne s’est pas révolté pour obtenir des élus ou par volonté de pouvoir, mais parce que l’injustice est insupportable tout simplement, et que la résistance contre l’état, le capitalisme et les bureaucrates, est nécessaire dans tous nos actes de la vie quotidienne… 

Personne n’a le droit d’embrigader vos pensées, ni de vous faire la morale. Vous seuls pouvez décider d’enseigner cette soif de vivre et de générosité, de partager avec tous les autres jeunes, du Nord au Sud, cette liberté de se rebeller contre les injustices du monde marchand…

La vie est courte, notre passage sur terre devrait consister à jouer les trouble-fête et non à faire semblant d’être déjà mort.

(2009, Th. Lodé Professeur d’Université)

Reproduisez, diffuser librement cette lettre….

Ultra-gauche, Alice et les couleuvres

Alice en a vu passer des lapins… ou bien était-ce des couleuvres ? Qui se rappelle Humpty Dumpty de l’autre coté du miroir ? Humpty Dumpty est un faux débonnaire: « en voilà un bel argument sans répliques » lance-t-il. Alice proteste « mais gloire ne signifie pas bel argument sans répliques ». Et l’autre de répondre : « Quand je dis qu’un mot veut dire quelque chose, c’est qu’il veut dire ce que je dis ».

La politique de la terreur est une horreur. Le 11 septembre a ouvert une panique dans ce monde. Il nous a appris que des fanatiques illuminés pouvaient tuer. Mais fallait-il vraiment nous enseigner cela ? Avions-nous vraiment oublié les tueries des fanatismes religieux, l’horreur des inquisitions, la terreur de Robespierre, la barbarie nazie, les tortures militaires, les bombes aveugles ? La guerre n’est-elle pas la plus grande entreprise de terreur ? Et cependant, un nouvel arsenal est venu nous protéger. En fait, la réplique a surtout consisté à accroître l’immense potentiel de surveillance que possédaient déjà les états. Les fichiers sont devenus plus efficaces, les caméras observent partout et désormais les satellites jettent un œil sur nos cours intérieures.

La marge est bien mince entre la protection des peuples et la restriction des libertés. Les fichiers de police, dont les fichiers ADN, ont déjà répertorié près d’un tiers de nos concitoyens. Et pourtant ils ne constituent encore que le début de l’encodage policier. Toute cette surveillance, tous ces contrôles sont faits au nom du peuple français et leur seule justification est de soi-disant défendre notre intégrité. Mais le « pays des droits de l’homme » a-t-il réellement besoin de cette armada ? Où allons-nous ? Et puis voilà quelque chose de trop, un trop qui ressemble tant à Humty Dumpty : Julien Coupat a vu son appel rejeté et la prison se refermer sur lui et sa compagne. Le parquet a refusé cette libération sur la base d’un « référé détention », prévu par la loi Perben II. Cette mesure reste exceptionnelle en France.

Si nous n’avons pas le droit de discuter une décision de justice, il nous reste pourtant le droit de rechercher le sens des mots. Or, quel langage nous parle-t-on ? Il existerait une entreprise terroriste dont l’objectif était de « retarder des trains… ? ». Les mots peuvent-ils avoir un autre sens ? L’incroyable imprécision des termes de justice autorise parfois bien des interprétations. Militer contre une politique de droite, est-ce déjà se compromettre dans une association terroriste ? Faire la grève, est-ce prendre des otages ? Protester, est-ce déjà commettre un outrage ? Peut-on rester en prison de sûreté après qu’on ait fini sa peine ? Et n’est-ce pas ce même pouvoir qui a décrété, il n’y a pas si longtemps encore, l’état d’urgence contre les enfants des banlieues.

Eh bien, se dit Alice, on dirait que chaque lutte sociale, chaque colère, chaque égarement reçoit une étiquette si définitive que même la prise de parole est devenue difficile. L’état apparaît de plus en plus comme le grand dictateur. Et puis, nous n’entendons rien de nos grands intellectuels des droits de l’homme. Ou sont-ils les Voltaire, les Zola ou les Sartre ? Qui d’entre eux ne se serait pas insurgé de ces mots réinventés, de ce qui ressemble tant à un travail de faussaire ? Les sorciers de cette nouvelle sémantique deviendraient-ils tellement illusionnistes que les analystes politiques et autres journalistes les suivent béatement confondant la critique sociale et le fanatisme ? On a menacé les enfants de prison, punis les anciens de retraite, voilà qu’on enferme les jeunes opposants en tant que DPS(1) détenus particulièrement signalés. Qui se souvient de cette fillette qui a eu tellement de peur qu’elle s’est jetée d’une fenêtre pour échapper à la police ?  Il faut se demander quel pouvoir est assez policier pour ériger la peur en procédé de gouvernement. Au milieu du brouhaha médiatique qui poussait « l’ultra-gauche » vers l’opprobre généralisé, quelques timides voix ont déjà pu prendre la parole. Mais un silence assourdissant répand toujours une molle pesanteur dans la Sarkofrance d’aujourd’hui. En attendant, Julien Coupat et Yldine Lévy passeront encore une nuit dans nos oubliettes au nom du peuple français jusqu’à ce qu’on oublie cette aventure quasi burlesque si on ne parlait point d’hommes et de femmes engagé(e)s.

Pourtant je suis certain que la langue n’est pas faite pour inventer ces sens là, pour utiliser les mots comme cela. Le terrorisme est une chose bien trop grave pour y souscrire. Mais rien ne permet de confondre la critique sociale, la revendication des luttes et le fanatisme terroriste. Il est honteux d’accepter une police secrète, qui n’aurait nul compte à rendre. Il n’y a pas d’ennemis intérieurs. Seulement des peuples qui ont droit à la colère. Rappelons-nous qu’avec les mots on a fait des croisades, des inquisitions, des dictatures, des camps de concentrations et des autodafés. La réplique consiste à ne pas se taire, à disputer leur sermon, à parler partout, à bavarder sans cesse, à dénoncer les injustices, à réinventer les débats, à contester les faussaires du discours, à prendre tellement la parole qu’elle devienne la notre.

Voilà, pensait Alice, le français n’est plus la langue de Voltaire. Elle croyait cependant raisonner : « Peut-on vraiment faire dire autre chose aux mots ? » Et Humpty Dumpty de rétorquer : « La question n’est pas de savoir si je peux faire dire aux mots autre chose que ce qu’ils veulent dire, la question est de savoir qui sera le maître ».

Thierry Lodé
Professeur d’écologie évolutive
Université d’Angers

(1) DPS : La prison diffère selon les personnes Même présumé innocent et en détention provisoire, le détenu inscrit D.P.S. se voit appliquer des mesures de sécurité particulièrement sévères. Les fouilles, les transferts et les contacts avec l’extérieur seront strictement contrôlés.

Patriarcat, matriarcat et féminisme libertaire, ou de la sagesse des éléphants…

« Si l’on en croit les préhistoriens, les groupements matrilinéaires auraient confié la responsabilité clanique aux femmes en valorisant leur maternité. Les sociétés patrilinéaires en revanche, attribuent l’autorité aux seuls mâles. Quelque soit leur évolution, matriarcat et patriarcat se fondent principalement sur l’activité reproductrice. Du point de vue biologique, le sexe originel est féminin chez les espèces XY, et seule une petite proportion du chromosome Y modifie la physionomie pour construire le sexe mâle. Même le codage de la testostérone est situé sur le chromosome X et c’est l’existence d’organes testiculaires qui produit la différence de quantité de cette hormone « mâle ». Chez beaucoup d’espèces et notamment chez les animaux vivipares, la reproduction connait cependant une division des tâches qui attribue aux seules femelles le soin de la progéniture tandis que les mâles y contribuent plus irrégulièrement. Ainsi, les mâles sont souvent incapables d’activité de lactation. Il est alors tentant d’identifier cette distribution des fonctions reproductrices à une « division du travail » dont un des genres serait le dépositaire dominant.

Ce que le féminisme a révélé, c’est que l’inféodation des femmes se réalise sous le seul argument de la discrimination des genres. Ainsi le sexisme s’apparente au racisme ou au « jeunisme » qui utilisent un argument a priori physique (biologique et culturel) pour justifier la domination de l’un par l’autre. A la division des tâches reproductrices succède une domination économique. Le patriarcat légitime une phallocratie, de même que le matriarcat en tant qu’organisation sociale pourrait appuyer une gynocratie. Nous ne voulons ni de l’un, ni de l’autre.

Si la subordination des femmes est organisée par le monde patriarcal, elle est clairement aggravée par l’économie marchande et le système d’exploitation capitaliste comme l’a été le racisme. Un ensemble de constructions mentales dites « culturelles » s’ajoute pour circonscrire une étroite identité des genres compatibles avec l’économie marchande. Ces structurations ne sont évidemment pas indépendantes de la société marchande et prétendent fonder le mode « normal », c’est-à-dire organisent l’exclusion des différences et confinent les femmes dans un travail maternel. Aussi, loin de s’avérer une revendication sectorielle, le féminisme doit rester une préoccupation majeure des luttes sociales.

Fondamentalement, l’économie marchande ou le capitalisme ne constituent pas un système libéral d’échange qui dégage des richesses à partir d’un support indifférencié. Il faut se méfier de ce qu’on nous dit. L’énigme du capitalisme réside dans le projet que s’octroient les marchands en prélevant une rançon du simple fait de l’échange. Le secret de cette malversation, où l’on peut s’enrichir en dormant, est bien sûr que ce rançonnage s’opère sur le travail des autres. L’économie marchande est ainsi essentiellement une exploitation des autres et le travail salarié est le moyen de cette exploitation que le capitalisme a froidement organisé en un système impersonnel. Dans ce système, les individus subissent d’autant plus facilement l’oppression que leur subordination est déjà légitimée par la société. Les différences de physique (âge, sexe) aussi bien que de statut (pauvreté) ou d’origine (ethnie) étayent l’organisation de l’exploitation. Le système dénature la différence pour en faire une inégalité. La dévalorisation sert alors à légitimer le travail gratuit ou sous-payé.

Revenons. La plupart des mammifères sauvages présentent une organisation sociale fondée sur une forme de patriarcat avec délocalisation des mâles lors de la dispersion des jeunes. Même chez les espèces les plus solitaires, le système est souvent interprété comme un système de domination par les mâles, les femelles assurant souvent seules le soin aux jeunes. Mais cette « domination » n’inclut pas une exploitation des femelles bien que certains mâles puissent parfois réussir à profiter de leur position dominante. Bien sûr, certaines formes d’autorité des mâles s’avèrent franchement dictatoriales, comme chez les otaries par exemple. Mais il existe aussi beaucoup d’espèces caractérisées par une inversion de dominance à la reproduction. Ainsi, le renard apporte la nourriture à la femelle durant l’allaitement et n’a plus accès au gîte. Même les lionnes peuvent vertement réprimander un mâle trop arrogant.

En fait, l’organisation sociale n’est évidemment pas liée à la seule reproduction et la situation est souvent beaucoup plus complexe que ce qu’une observation superficielle pourrait laisser supposer. Mais les observateurs (non neutres) ont souvent décrit la hiérarchie apparente en se fondant sur ces phases reproductrices. Il existe aussi des espèces dont le fondement social peut être compris comme matriarcal, les femelles contribuant d’une manière majoritaire à l’organisation et à la régulation des interactions sociales.

Les Bonobos sont de ceux-là. Ce qui a fait la célébrité de cette espèce si proche de l’homme, c’est son usage de la sexualité pour la régulation sociale. Contrairement aux Chimpanzés, la philosophie des Bonobos consiste à substituer l’amour à l’agressivité, fonder un « peace and love ». Il est alors tentant de présupposer une corrélation entre leur organisation matriarcale et la réduction des conflits. Pourtant, cela n’est pas exact. D’autres espèces de mammifères présentent une structure de type matriarcal sans pour cela évacuer les conflits. Les Hyènes manifestent ainsi une gynocratie parfaitement autoritaire où les mâles du groupe subissent la domination des femelles. Même chez les pacifiques Bonobos, l’agressivité des femelles peut être sévère, souvent à travers des coalitions provisoires. Les Eléphants aussi confient aux femelles l’organisation du groupe et la régulation des conflits qui restent rares et d’ampleur généralement limitée. Cependant, le pouvoir matriarcal des Eléphants consiste le plus souvent à prendre des décisions de déplacement mais repose principalement sur l’organisation solitaire des grands mâles reproducteurs. Ainsi, l’apparente sagesse des Eléphants est d’abord fondée sur les habitudes solitaires des mâles et on ignore si cette situation résulte d’une exclusion gynocratique ou d’un choix délibéré. Quoiqu’il en soit, chez ces espèces matriarcales, le soin au jeune reste réservé aux seules femelles contrairement aux espèces plus monogames où le mâle contribue davantage à l’élevage.

Non, ce n’est pas dans la nature que nous trouverons une réponse à l’oppression de l’économie marchande. Les manifestations de la socialité animale ou de l’exclusion des autres répondent provisoirement aux contraintes particulières de la formation des écosystèmes mais n’en sont pas prisonnières. L’évolution continue et la formation des sexes s’est avérée d’une grande importance évolutive mais il n’est pas si facile de se débarrasser du conflit des sexes. L’homme est un animal complexe, comme bien d’autres espèces. Au cours de son parcours évolutif propre, il peut faire émerger une socialité qui régule ses antagonismes spécifiques et s’affranchisse de l’économie marchande. Au contraire, la peur de la différence, l’exclusion ont été valorisées par des sociétés malades qui privilégient l’exploitation des autres.

Paradoxalement, c’est l’économie marchande qui favorise une loi de la jungle, où chacun persiste à être le concurrent de l’autre. Les salariés sont les victimes de cette compétition paranoïaque arrangée par le monde marchand. Dès l’école, la différence est utilisée pour fabriquer une inégalité. Le système marchand prône l’avantage de l’exclusion et de l’exploitation des autres et profite des différences de sexe, de couleur, de statut pour amplifier son système d’oppression. Le féminisme n’est pas une revendication partielle ou l’introduction d’un conflit matriarcal contre les hommes. Le féminisme n’est pas non plus une solution définitive, mais comme l’antiracisme, c’est une exigence insuffisante mais nécessaire, il faut le répéter.

La construction de l’état s’est réalisée pour protéger une économie marchande balbutiante, comme les religions se sont érigées pour justifier la phallocratie. Certes, le capitalisme moderne parait avoir moins besoin de l’état qui bride sa prétention planétaire, mais appelle toujours plus de police pour contrôler les exploités. L’état est la structure de soutènement de l’économie marchande et de l’exploitation des serfs puis des salariés. C’est bien l’état et l’économie marchande qui contraignent l’humanité, cette humanité qui émerge chaque jour à travers nos luttes. Chacune de nos batailles révèle un peu plus de l’humanité en train de se construire. Chaque résistance est une page nouvelle sur l’apparition de l’humanité.

N’en doutons pas, femmes, hommes, l’anarchie est une nécessité, c’est un autre monde qu’il faut inventer. »

Thierry Lodé et Voltairine de Serque

Extrait modifié du texte « Un des documents les plus récents sur l’apparition de l’humanité » 1993
Eds Petites Idées Noires.

Références complémentaires ;
Th Lodé « la guerre des sexes chez les animaux » 2006. Eds O Jacob. Paris

Avec nos gros sabots…

Décidemment, le capitalisme n’a guère changé. Les lois passent et continuent de peser sur les exploités, expulsions, écoles démantelées, franchises médicales, loi anti-faucheur, fichage des personnes, réduction des fiches de paye, augmentation du temps travaillé etc… Le mépris des nantis est toujours là et la société conduit toujours à la même disparité, une pauvreté accrue dont on se gausse avec dédain. Comme si le XIXème siècle apparaissait de nouveau ici et maintenant. Ce XIXème siècle industriel des miséreux, ces temps de pénurie, de travaux pénibles, des vies de dénuement, tout cela insiste encore dans l’époque, presque sans honte. Mais nous ne sommes pas encore aussi désespérés que nos ennemis veulent le croire.
Bien sûr, cela a été masqué un moment, et la pauvreté a, pendant quelques années, pris le seul aspect de la disette des sociétés rurales de survie. Oui, le capitalisme insultant des exploiteurs fut un temps déguisé. Mais voilà que la pauvreté continue d’être visible, que nombre d’entre nous deviennent peu à peu privés de tout. N’en doutons pas cependant, les pauvres ont une fonction dans ce capitalisme impudent. Celui de manifester ce que les salariés peuvent encore perdre. La pauvreté est une arme secrète des possédants. Séparant les uns et les autres en groupes sociaux préformés, la pensée malheureuse entraîne parfois cette découverte dans l’effort de pitié, mêlant confusément l’exigence solidaire et l’apitoiement sur les autres, grâce à des arrangements d’aide aux miséreux. Car dès qu’on reste des « autres », nous ne comprenons rien de ce qui nous associe, l’altérité nie la reconnaissance. Les exploiteurs savent aussi armer leur milice et organiser la rivalité en mesurant le travail, en l’économisant les uns contre les autres. La pénurie révèle combien la survie du salarié reste fragile, combien il peut encore chuter.

Voilà pourquoi le temps de la vie quotidienne est un temps économisé. C’est que pour le salarié, l’argent reste toujours un manque d’argent. Il fut un temps où le salarié pouvait encore s’identifier à sa tâche, devenir une personne tout en travaillant. Il y a même eu un développement d’une culture des usines, des ateliers et des mines, des écoles et des fabriques, une fierté des actes réussis, du savoir-faire. Mais comme l’argent, le travail est encore plus empoisonnant quand on en manque. Car le manque de salaire reste une des formes les plus insidieuses de la violence sociale. Et puis, à force de consommer de très mauvais produits, le salarié lui-même finit par se déconsidérer, se voir comme un mauvais produit. Aussi, la perte du travail continue d’agir comme une perte de l’identité même du salarié. Et cette privation envahit peu à peu la sphère quotidienne, empoisonnant la vie entière. Car le salariat est la condition de survie des salariés.

Mais le travail aussi est pauvre. Le temps payé reste du temps perdu, irrémédiablement. Aussi le salarié se heurte-il toujours à son labeur, c’est à dire à l’économie de sa vie réelle. Il y a des moments où le salarié ne supporte plus sa tache. Les protestations peuvent parfois être canalisées en vagues revendications favorisant l’existence immédiate. Le malaise reste perceptible ensuite. Il suffit d’une indignation passagère, d’un petit matin de trop ou même d’un refus de collaborer à l’activité policière des entreprises. A travers ses multiples petites résistances, le travailleur peut découvrir soudain qu’il devient indifférent à son travail, c’est à dire indépendant de son labeur. Et cette revendication là est bien différente.

Le retard est souvent la première forme que prend cette résistance, dévoilant objectivement l’exigence d’indépendance du salarié à son travail. Mais il est d’autres tournures, d’autres formes résistantes que prend le temps libéré, ce temps qui se libère des carcans du vieux monde.

Spartacus ne s’est pas révolté parce qu’il avait l’espoir de réussir, mais par besoin immédiat de secouer le joug. La résistance existe et n’a pas besoin d‘espoir pour naître, elle a cependant besoin de se reconnaître pour se développer …et nous pouvons puiser dans le courage ordinaire de chacune de ces petites résistances une raison pour continuer. Après, chaque désobéissance a besoin d’étendre la conscience de l’oppression pour réunir les révoltés. Il ne s’agit même pas de stratégie, juste de remarquer la force de chacune de nos résistances. Car l’ennemi se nourrit de la faiblesse de nos renoncements comme le soulignait La Boétie (« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ») ou encore un éminent incitateur de conscience comme Albert Libertad (« Ceux qui envisagent le but dès les premiers pas, ceux qui veulent la certitude d’y atteindre avant de marcher n’y arrivent jamais »). Et quand l’injustice est sourde et aveugle, désobéir est plus que légitime.

Alors, pour le salarié, il y a lieu de s’armer de ses sabots pour infiltrer sa colère dans les rouages de l’exploitation. Oui, chacune de nos résistances fait reculer l’oppression. Quand nos sabots viennent embrouiller la structure huileuse de l’exploitation et de sa police, se dessine déjà un futur. Vieux mot français, emprunté dans bien des langues, le sabotage désigne d’abord l’émergence d’une lutte. L’accusation de sabotage reste une ultime plainte des entreprises pour qualifier la résistance à ce labeur contraint. Chaque refus est une victoire, ce geste serein qui s’oppose aux contraintes de police, ce refus de collaborer, cette aptitude d’indignation, cette révolte lycéenne, ces luttes des paysans indiens, ces caissières de supermarchés, tous ces petits gestes qui peu à peu prolongent la conscience de la révolte. Car quand nous nous reconnaissons entre nous, quand nous parlons ensemble, quand nous fêtons nos rebellions, c’est encore plus du monde humain qui se révèle…

Il est possible d’attendre que nos mutineries forment des coalitions spontanées, émergées d’accidents extérieurs. Ce fut le cas souvent, les rebelles s’y rencontrent sur un terrain d’affrontement urbain dessiné contre eux. Mais à chaque fois les armes qui font face sont plus terribles. Le vieux monde veut nous rendre absents et peut développer tant de moyens de coercition qu’il est raisonnable d’être attentifs à ne pas user nos possibles. L’histoire de la guerre sociale apparaît d’abord comme l’histoire de nos défaites et mai 68 figure en haut des exemples. Mais on peut aussi retenir que c’est dans une mouvance de colère que peu à peu a été exigé « l’impossible »…D’autres veulent organiser une stratégie des révoltes, ordonnancer des combats collectifs, mettre en place des organisations. Chacun lutte comme il le pense, comme il le peut. Mais pourquoi séparer la rébellion individuelle de sa propre organisation ? Ne pourrait-on pas penser que c’est au contraire pendant ces premières phases de colère que peuvent se proposer entre nous, des moyens d’exprimer les luttes, de coordonner nos actions? Mais fi de la philosophie et de sa digestion, la réification de nos actions, le recyclage, le monde marchand connait bien cela. Il reste chaque fois nos seules résistances, eh oui, je les trouve belles, ces résistances, si petites soient-elles. La rencontre des rebellions, même les plus infimes, les plus incomplètes, ouvre d’autres possibles…

Le vieux monde n’est pas si puissant quand nous pensons ensemble. L’humanité commence à peine à connaître son émergence. Il faut redire la valeur et la légitimité de chaque résistance, et la force de chaque rébellion. Voilà, le moindre refus de l’injustice est un morceau de bonheur donné au monde. Nous remettrons nos sabots à l’usage. Non, la Commune n’est pas morte.

Nous existerons encore… avec nos gros sabots.

Thierry Lodé

Pouget E 1890( ?) Le sabotage.
La Boetie E 1576 Discours de la servitude volontaire ou Contr’un. (Ed.Yann Forget http://www.forget-me.net/LaBoetie/servitude.pdf)

Publié dans le Monde libertaire #1519 du 5 juin 2008

Le scandale vrai du mariage virginal.

On sait que la justice institutionnelle est facilement capable de s’associer aux idéologies les plus sectaires et aux religions les plus bornées. Mais décréter l’annulation d’un mariage pour cause de non-virginité tient franchement du déni de la loi républicaine, quoiqu’on pense de celle-ci.

Quoi ? le divorce n’a-t-il remis pas aux oubliettes de l’histoire cette emphase biologique de la virginité ? Quoi, une femme ne pourrait plus épouser après avoir connu un homme ? Car c’est bien la femme qui est ainsi visée, cette décision accumule les culpabilités sur la vie sexuelle des femmes. Car enfin, la guerre des sexes n’est pas une simple appellation féministe. Pratiquer le sexe pour une jeune fille, c’est souvent déjà contester les carcans parentaux dans une société qui ne tolère la pratique amoureuse des jeunes que cachée dans l’obscurité des caves ou dissimulée dans des toilettes sordides. Il faudrait ensuite se libérer des oppressions religieuses qui, toutes, réprimandent, blâment l’activité amoureuse. Et il faudrait en outre désormais que chaque jeune fille pense s’opposer à la loi dès que le besoin de caresses furtives se ferait sentir ? Vivons-nous vraiment dans un monde où l’amour féminin serait une pratique illégale selon la loi, ou du moins interdirait ensuite toute possibilité d’union amoureuse ? En admettant la non virginité comme cause d’annulation d’une union, les pontifes ont réussi à imposer une idéologie religieuse à la laïcité vantée des lois. Mais le mariage révèle aussi son essence d’oppression patriarcale.

Qu’on ne s’y trompe pas. Nous sommes tous concernés. La sexualité libre entre adultes consentants est plus que jamais un combat essentiel. Un combat de l’amour contre les entraves du vieux monde….

Thierry Lodé & Voltairine de Serque

Exclure, voilà la traduction honteuse de l’identité nationale !

Il est de ces mots dont l’objet est de parler en négatif. Il en est ainsi de l’identité nationale et de l’immigration dont on a fait un ministère depuis quelque temps maintenant. Certains pourraient y déceler le frisson du blason, l’éclat des couleurs et la ferveur des hymnes. Mais cette rhétorique n’est pas signifiante à l’endroit, elle ne parle qu’à l’envers. En définissant ce qui n’est pas lui-même, le terme parle à l’envers des humains et agit comme une sentence définitive. Déjà on reconnait cet esprit nationaliste qui attise tant les oppositions et les zones de combat, depuis l’horreur des tranchées jusqu’au foot baballes ridicules car l’auto satisfaction nationale exclue tous les autres. Ce frisson des fanfares nationalistes devrait faire vomir.

Car le stratagème est connu. La construction de l’identité nationale n’est pas un souci neutre mais une ruse de la pensée. C’est un travail nationaliste qui force l’autre à n’être plus le même: il est l’étranger. Voilà qui est dit, l’autre est mis à part dans une identité fourre-tout. Et à la suite on prolonge peu à peu le tricotage verbal, il est assuré que « l’immigration porte atteinte à l’identité nationale ». On achève le renversement sémantique et l’étranger est stigmatisé comme une menace, l’autre devient l’ennemi. Et pourquoi pas cette invention terrible d’un ennemi héréditaire, ou génétique tant qu’on veut puisqu’il n’a pas l’identité requise. Même par « l’intégration », il peut devenir un renégat en trahissant sa propre identité. C’est ainsi que les différences d’identités religieuses ont ensanglanté le XVIème siècle si chrétien ou encore le XIXème et les inutiles combats d’identité du compagnonnage. Pire, la protection identitaire repose sur un eugénisme latent en demandant à se protéger de la « crainte du métissage ». C’est aussi ce discours de droite qui prétend reconnaître dès la maternelle le répréhensible et affirme l’humain génétiquement programmé et non réformable.

Mais quelle est donc cette substance nationale dont on prétend remplir l’identité ? Si le mot est fourbe, c’est qu’il travaille à enlever une part de l’esprit critique. La nation de notre naissance ou obtenue par le droit confond ainsi son identité creuse avec la culture, en chuchotant l’ethnie. Car « à l’origine de la crise de l’identité nationale, il y a le renoncement culturel » dit le chantre de l’intégration Nicolas Sarkozy (Discours de Besançon, 13 mars, 2007). L’identité nationale devient une longue construction historique irrévocable, une assimilation des autres. On renforce l’idée d’un édifice culturel avec quelques historiens, quelques soucis unificateurs, et un processus totalitaire devient plus ou moins présentable. Qui serait bien malin alors d’y débusquer le paradigme de la peur, cachés sous la fierté nationale et le patriotisme? Car qui serait assez sacrilège pour discuter notre culture, cette série d’habitudes qui proviendrait de nos pères, des celtes ou des calendes grecques?

Bien sûr, les fervents constructeurs du nationalisme reprochent aussitôt aux détracteurs de dénaturer la culture ou de caricaturer l’assimilation. Les réfractaires à l’identité nationale sont accusés de vouloir bâtir une cohabitation communautaire, multilinguistique, ethnique, et pourquoi pas inégalitaire puisqu’ils n’ont pas peur de modifier le sens des mots.

Car il ne faut pas dire que « l’assimilation » est d’abord une brutalité ni que le nationalisme reste la pire des exclusions….Ce qui est visible c’est que l’état est ce qui joue le rôle principal de l’identité nationale, l’état, pas la culture différenciée, plurielle qu’il abrite. L’état prétend être ce qui construit ce processus d’assimilation, comme s’il s’agissait d’une synthèse des diversités culturelles. Pourtant, ce monopole de la façon d’assimiler a historiquement reposé sur des contraintes bien sévères en supprimant le droit de parler et en usant énergiquement de la diffamation ethnique sinon raciale.

Aujourd’hui, l’état, « le plus froid de tous les monstres froids » organise désormais le tri des bons et des méchants. Car l’incroyable concept d’une « immigration choisie » planifie la discrimination légale selon le choix de quelques uns, représentants de la nation. L’identité nationale boucle son bon tour avec les accents les plus xénophobes de la mystification. En plus, on a inventé le crime de solidarité avec les sans-papiers. Mais qui est dupe de ces artifices ? Comment ne pas déceler ici le travail de discrimination à l’œuvre? Il n’y a finalement pas besoin d’arguments, on ne peut pas convaincre les partisans de l’exclusion. Pourtant, comment oublier que exclure conduit aussi à la mort.

Alors, désobéir est une vigilance mentale, un devoir de vie, disait Thoreau. Pas seulement pour changer la loi, mais simplement parce que cela est insupportable. Les oppresseurs ne se nourrissent que de la faiblesse de nos renoncements comme le soulignait Étienne de La Boétie.

Car ce qui fait l’identité, l’authenticité des humains, ce sont les idées qui traversent les frontières, les droits humains, les luttes contre la misère et contre l’exclusion, la conservation de la biodiversité, l’abolition de la mort programmée des pauvres, la sincérité des relations humaines et une science qui assumerait sa liberté critique. C’est dans le courage ordinaire de chacune de ces petites résistances que nous pouvons puiser une raison pour continuer.

Le 22 juin 2007 une pétition protestait contre l’existence de ce ministère de l’identité et de l’immigration. Qu’en reste-t-il ? Avons-nous cédé devant les grands planificateurs du renvoi des immigrés ? La difficulté de la résistance n’empêche rien de ces constructions iniques. Il faut abolir ce ministère pour ce qu’il signifie.

Il y a des mots qui forment des murs invisibles autour de nous, quand nous les laissons faire….

Thierry Lodé
Professeur d’écologie évolutive