Archives de Catégorie: Avec tous les opprimés

Au loup !

Jusque dans certains milieux écolo-libertaires se véhiculent de drôles d’idées noires. Voilà qu’on y crie « au loup » ! Qu’on y fait la propagande de films apparemment documentés, mais à l’argumentaire plus que biaisé, pour exiger la « régulation » des loups en insistant sur les images des carnages et sur la fin de l’agriculture paysanne. Pourtant cette intimidation cinématographique, qui a valeur d’une thèse à charge contre la vie sauvage, ne peut guère faire croire que l’élevage serait en péril en France à moins d’une très grosse manipulation.

Pour 24.7% de « parcs naturels », il n’existe sur le territoire français que 2% de zones en réserve pour le maintien de la faune sauvage quand l’espace naturel et nos montagnes sont de plus en plus avalés par les aéroports, par des barrages, par l’intensification des cultures, par le tourisme et par la croissance urbaine.Il est probable pourtant que cette invasion continuelle des espaces soit de plus en plus incompatible avec la présence de la faune sauvage. Alors, la solution serait, sinon de détruire tous ces animaux qui gênent, au moins de les écarter ailleurs, plus loin encore, de réduire leur prétendue « prolifération » ?

Mais que viennent faire tous ces moutons seuls et sans défenses dans nos montagnes et sur nos caussesPourquoi ces territoires fragiles sont-ils entre les mains de propriétaires terriens qui admettent un pâturage aussi brutal ? D’autant que la plus grande part de la production ovine reste largement industrielle ou quasi industrielle et dépendante des subventions bien qu’elle se présente comme extensive. Il y a environ 7 millions de moutons en France (seulement 38000 en bio soit 0.5%) dont 2 millions pour la production laitière, mais tout cela finit toujours à l’abattoir où un agneau se vend 6 € la tête. Car ce qui menace la filière, c’est le modèle économique lui-même. A peu près 14 tonnes sont exportées sur un total de 65 tonnes soit quasiment 1 agneau produit pour l’étranger sur 5. Dans les élevages, 60% de la mortalité des agneaux survient pendant les 3 premiers jours. Et à l’âge adulte, les conditions atroces du transport des brebis domestiques à des densités réglementaires de 5 moutons par m² (!) durant jusqu’à 19h (mais le voyage peut durer 2 semaines) entraînent à elles seules la mort de milliers d’animaux. Enfin, moins de 1800 élevages ont admis les mesures de protection contre le loup. Or, d’après les chiffres maximum, les loups emportent à peine 0.08% du cheptel un peu avant l’abattoir. Quelle place reste-t-il pour la faune sauvage ? Les lions, les tigres, les panthères et les ours attaquent bien davantage ailleurs, prélevant aussi régulièrement des animaux domestiques. Il existe, même au Canada, des accidents avec les humains. Et j’en suis désolé, du point de la détresse humaine, un paysan espagnol, un ouvrier agricole indien, ou un éleveur tanzanien valent bien autant qu’un producteur d’ovins français.

Les détracteurs du loup répètent toujours la même chose, il faut « réguler ». Mais les éleveurs ont déjà droit à effectuer des tirs de défense pour tuer ou effaroucher les loups qui approchent les herbages. Ils ne s’en privent pas. Il s’ajoute désormais nombre de battues, menées tambour battant. L’élimination exceptionnelle d’individus agressant un troupeau peut se comprendre, mais l’élimination indifférenciée ne s’avère jamais une solution durable. A combien de loups tués s’arrêteront ils ? Car ici, le mot « régulation » n’est qu’une autre forme du mot « élimination ». On tue tout ce qui est vu. On a déjà « régulé » c’est-à-dire tué 33 loups en France (15 femelles et 18 mâles au 30 novembre 2014), soit 11% de la population des 300 loups français (il y a 3000 loups en Espagne), dont des femelles gestantes ou allaitantes. Les chasseurs « régulent » c’est-à-dire massacrent tous les ans 200 000 putois, 150 000 martes, 300 000 belettes et nombre de renards, de blaireaux, de fouines et de visons pour « protéger » leur gibier. Et pourtant, le petit putois de nos campagnes est juste accusé de manger des grenouilles, des lapins et… des rats !

A-t-on été si mauvais dans l’enseignement que l’écologie n’est plus vécue que comme une économie du monde ? Quand et à combien d’animaux tués cesseront ils de dire qu’il y a trop de renards, de loups, de blaireaux ? Cette prétendue « régulation » est une incongruité écologique. Les prédateurs ne prolifèrent jamais. Plus même, chez des animaux vivant en communautés sociales, le groupe familial constitue la clé de la survie. Tuer des loups au hasard entraîne juste l’éclatement des groupes. Le territoire atteint environ 200 km². Les survivants inexpérimentés qui n’ont rien pu apprendre risquent alors de mener une vie plus ou moins erratique et, s’en prenant aux proies les plus faciles, ils peuvent au contraire aggraver le problème des attaques contre les moutons. La proie « naturelle » du loup reste le chevreuil, et le prédateur a besoin d’environ 3 à 5 kg de viande par semaine, soit en moyenne 1 à 2 chevreuils par mois, moins de 2% de ce que l’activité cynégétique tue. Car les chasseurs tuent 500 000 cervidés en France par an et entre 1985 et 2000, le nombre de chevreuils abattus a été multiplié par 4. On le constate, les chiffres n’ont rien de comparable.

Il n’y a pas à être pour ou contre le loup, mais juste à apprendre à vivre avec les animaux sauvages qui nous accompagnent durant notre passage sur cette planète. Vivre avec les animaux comme les agriculteurs biologiques apprennent à cultiver en tolérant les plantes sauvages. Cela n’est pas facile, mais la nature n’est pas la seule affaire des petits propriétaires qui industrialisent nos vies. Notre monde est comme un château de cartes et la biodiversité est nécessaire à notre survie, comme les abeilles et les syrphes pollinisent des millions de plantes à fleurs, depuis nos courgettes à nos assiettes, comme les vers de terre labourent et digèrent des millions de tonnes de déchets et comme les oiseaux, les blaireaux et les fouines dispersent des milliards de graines. On ne sait pas bien à partir de quelles altérations les écosystèmes perdent leur intégrité fonctionnelle mais ôter une carte, puis une autre, encore une autre et c’est l’ensemble de notre monde qui s’écroulera… On a pourtant vu défiler à Paris des cortèges de tracteurs demandant à continuer à user des pesticides encore, et encore.

Au lieu de précariser les ouvriers agricoles, d’exploiter les pauvres et de détruire les milieux naturels, il faut réinventer une agriculture humaine avec des bergers, de vraies communautés et où la survie des uns ne dépendra pas du prix de vente d’animaux regardés comme marchandises, ni de la destruction des autres espèces. Ce n’est pas le loup qui menace l’agriculture paysanne, c’est l’industrialisation de nos vies !

Doit-on considérer la nature comme un espace mercantile dévolu à toujours plus d’échanges marchands ? Doit-on exploiter toutes les « ressources », braconner tous les rhinocéros ? Détruire tous les tigres ? Massacrer tous les putois ? Eliminer tous ces animaux dont on affirme qu’ils dérangent afin de garder seulement des espèces condamnées à perpétuité à être contemplées dans des « réserves » où seuls Mickey et Goofy seraient bien gentiment derrière des grilles ? Partout l’érosion de la biodiversité s’aggrave et la détérioration des milieux s’empire, et, cependant, jamais autant d’éléphants, de tigres, d’hermines et de rhinocéros n’ont été braconnés.

Alors, qui orchestre cette nouvelle fable du loup et de l’agneau ? Je me refuse à vivre dans un monde dépeuplé d’animaux sauvages où la seule réalité serait l’économie de nos vies assujetties aux marchandises. Ce que veulent ces gens-là, c’est une nature vide, bien propre, sans dangers ni animaux sauvages, dépeuplée de tout ce qui en fait l’écologie vitale. Apparemment, les hérauts de« chasse pêche nature et tradition » et autres réactionnaires semblent encore posséder bien de la marge. Ne nous trompons pas d’ennemis. Nous ne voulons pas de ce monde-là, vide des êtres vivants et seulement rempli de leur police, de leurs producteurs et de leurs marchands. Oui, la nature n’est pas un monde de petits pandas gentils, la vie sauvage peut être inquiétante, vivre c’est prendre des risques.

Mais le vrai danger en France, ce n’est pas la survie d’à peine 300 loups sauvages, c’est la gigantesque propagande idéologique de 3 millions de fachos dans l’hexagone.

Thierry Lodé

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Meurtre de Clément Méric : « Honte à ceux qui prétendent que les extrêmes se valent »

Tribune publiée aujourd’hui dans le magazine « Politis ».

« Combien de propos insultant la résistance antifasciste allons-nous supporter ? » Une tribune de Thierry Lodé.

« Clément venait d’être massacré quand certains ont ouvert leurs commentaires. Il y a eu bien sûr la parole des professionnels de la confusion et autres condisciples réactionnaires qui se repaissent de toutes ces paraphrases ignobles que certains sites web leur permettent d’étaler. Honte à ceux qui laissent s’implanter la haine tranquille.

Il n’y a aucun doute. C’est bien parce qu’il était militant antifasciste que Clément Méric a été tué.

Alors, combien de propos insultant la résistance antifasciste allons-nous supporter ? Quels sont ces travestissements iniques qui passent encore par les écrits ou par les ondes ?

Et quels sont ceux qui, professionnels de l’information, peuvent être fiers des fausses questions qui ont été posées ? Je ne sais pas ce que les analyses racontent, mais je sais qui devrait avoir honte, qui a la mémoire si courte, si rétrécie.

Honte à ceux qui ont laissé faire cela

Honte à ceux qui, associant nazillons et antifascistes dans un même opprobre ont osé parler d’une rixe entre extrême-droite et extrême-gauche comme si cela les exonérait de réfléchir. Honte à tous ceux-là qui ont prétendu que les extrêmes se valent, ceux-là qui ont cru bon de jeter aux oubliettes des décennies de lutte antifasciste, ceux-là ont oublié les assassinés des nazillons, les récidives des crânes rasés. Mais combien de crimes faut-il pour ouvrir les yeux ? La haine des fachos tue sans cesse et sans honte. Honte à vous qui avez laissé faire, laissé dire que les nationalistes, les fachos de tout poil avaient le droit de nous empester.

Tu me connais, facho, tu m’as promis le sang. Tu me connais FJN, Troisième voie, Œuvre Française, Printemps Français, Civitas. Certains des tiens s’inspirent de la même couleur brune à peine délavée par les vilenies et les mêmes saluts pestilentiels d’autrefois. Ils se délectent à longueur de journées des vidéos les plus monstrueuses de la Seconde Guerre, des images les plus horribles des camps d’extermination, des grands-messes nazies, et ne savent déchiffrer que les écrits de pervers de la raison comme Arthème Fayard, Charles Mauras et Brasillach. Honte à ceux qui ont laissé faire cela.

Toulouse, jeudi 6 juin 2013.

Toulouse, jeudi 6 juin 2013.

AFP PHOTO / PASCAL PAVANI

Clément venait à peine de sombrer dans un coma inéluctable que certains ont disculpé pêle-mêle le Front National, les réactionnaires de la droite décomplexée, la Manif anti-égalité du mariage et les petites phrases répétées jour après jour. Honte à vous, qui, en dépit de mille reportages, de mille avertissements, prétendent encore que les nazillons et leurs zélateurs n’accompagnent pas systématiquement les idées du parti des Le Pen. Ce n’est pas une porosité inconnue. Oui, les fachos font le coup de poing pour ces partis représentés. Oui, il y a des nostalgiques de Pétain, de Mussolini ou de l’OAS dans ce parti officiel. Honte à ceux qui ont laissé faire cela.

 

L’auteur:

Thierry Lodé est professeur d’université à Angers et Rennes 1 en « écologie évolutive ». Il est auteur de plusieuirs livres dont « la guerre des sexes » et « la biodiversité amoureuse », chez Odile Jacob.

Clément ne respirait déjà plus que certains persistaient à s’interroger publiquement sur qui avait commencé. Je peux le révéler. C’est Missak Manouchian, c’est Buenaventura Durruti, c’est Enrique Perez-Faras, c’est Erich Mühsam, c’est Pierre Brossolette qui ont commencé la résistance antifasciste, avec des armes, avec des mots, avec des cœurs. Ceux-là n’ont pas accepté que les immondes zélateurs du boucher Mussolini, que les abjects nostalgiques de Pétain, que les méprisables chagrinés du Caudillo et autres ignobles petits colonels à moustache installent leur dictature. Ceux-là ont porté la lutte pour la liberté et l’émancipation des humains, ceux-là sont morts déportés, fusillés, torturés.

La France s’est construite contre les fachos

Le corps de Clément n’était pas encore froid que certains maintenaient encore que la glose des réactionnaires ne constituait finalement pas un problème pour des thèmes de débats. Honte à tous ceux-là qui laissent dire les diffamations racistes, les calomnies contre la résistance et qui laissent faire les ségrégations, qui encouragent les exclusions et tout ce qui ouvre la porte des fachos. Honte à ceux qui ont laissé faire, laissé dire « le bruit et l’odeur », « le karcher », « le pain au chocolat » et de pires obscénités encore. Honte à ceux qui ont laissé faire cela. La France, comme d’autres Pays, s’est construite contre les fachos, contre les nazis, mais c’est aussi ici qu’ont été développées les plus grandes idées humanistes. Non, les fachos ne passeront pas ici.

Ceux qui ont entamé la résistance difficile contre les idées des nazillons et autres diminués du bulbe le savent pertinemment. Une ambiance réactionnaire imprègne certains plans de notre société, une sorte de culture fasciste gangrène des parts entières de notre vie et insinue progressivement dans les esprits faibles la vilénie de ses confusions. Honte à ceux qui ont laissé faire cela.

Mourir un 5 juin. La météo a été un sujet de préoccupation constant ces derniers jours où chaque journal titrait presque quotidiennement sur la recherche du printemps. Je pense à toi, Clément, à tous les antifascistes du monde. Oui, il a fait froid en France, un froid de facho, un temps de nazi.

Honte à ceux qui ont laissé faire cela. No Pasaran. »

De la schizophrénie dans le bocage

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Nul doute que cela fut réussi. Une chaine de plus de 35 000 opposants ont transformé la ZAD en protection du bocage. Et puis, il y avait les autres, dispersés, que la farandole n’excitait point ou qui n’avait pas pu la joindre lors de la photo officielle. Et ceux comptent aussi.

Qu’importe, car l’aéroport de Notre Dame des landes a encore pu constater combien le bocage lui disait non. Il n’y a d’ailleurs pas que les futures pistes qui se voient opposer un refus des potirons, bien que les écologistes et autres verts tiennent à ce qu’aucune autre contradiction n’émerge du bocage. Cela à grands renforts de « ne nous dispersons pas ». Les slogans doivent rester « agricoles ». A peine peut-on crier « Duflot démission ». Pourtant l’invective s’accompagne alors de sourires discrets, un rien complices. Quoi, qu’est-ce à dire ? Des écologistes contesteraient un projet de leur gouvernement, voire même un de leur ministre ? Ne nous égarons pas, rappelle-t-on avec plus ou moins de conviction. Non, l’Ayraulport ne passera pas, car les écolos désavouent le droit d’une « entreprise privée » (sic) à installer son terminal. Et puis, les verts ne seraient pas « au pouvoir ». Modestement, ils seraient « dépendants » des « oukases socialistes ». Voilà bien une schizophrénie drôlement aveuglée.

A y regarder de plus près, il est quand même fort de café de constater si peu d’embarras dans la critique. Car nos « amis » les écologistes défendraient la planète contre les promoteurs et constitueraient, si l’on peut dire, le « dernier rempart » contre les décisions de saccager la nature. J’ai bien essayé de comprendre comment cela était possible, mais à moins de sombrer dans une cécité schizophrène, je n’ai pas compris. Il est vrai que le mouvement écologiste a été rejoint par nombre de révoltés et que son parti-pris à demi libertaire lui offre parfois un capital de sympathie inaliénable. Mais à quoi servent les écologistes sinon à nous tromper ? Sont-ils contre l’état ? Non, contre l’autorité et la police ? Au contraire, ils en redemandent. Contre le salariat ? Non plus.

L’épuisement de ce que les marchands appellent des « ressources » apparaît dans la même ligne d’horizon que l’entassement des ordures. Après des siècles de misère, l’avenir de notre planète est désormais devenu clairement compromis. Il n’a fallu que quelques centaines d’années pour que le rapport marchand ravage la majeure partie de la planète, minéraux, végétaux, animaux. Mais voilà. Le capitalisme ne perd jamais seul. Les salariés en sont totalement dépendants pour survivre. Il n’y a pas d’en dehors du monde marchand. Partout, le capitalisme a étendu sa domination et sa guerre totale à ce qui fait le vivant. Le capitalisme a fait du travail salarié non seulement notre unique moyen de vivre, mais aussi notre seule existence sociale. Le travail salarié est une première violence faite à notre humanité. Mais sans travail, le salarié n’est plus qu’un paria. Le chômage est une seconde violence.

Ayant compris l’insupportable rôle du productivisme et annoncé la fin de l’exaction aveugle des ressources, les écologistes proposent alors une exploitation plus modérée, plus régulée en appelant l’état à organiser le rationnement. Certains apparemment décroissants prônent un jeûne volontaire de la consommation. Tout reste à vendre, même les déchets. Mais quoiqu’il en soit, le credo écologiste reste en plein accord avec le capitalisme : il faut que le salarié baisse sa consommation pour que la planète puisse encore supporter plus longtemps l’exploitation. En prêtant une oreille incrédule à ce raisonnement, je constatai que le prolétaire est encore floué, et plus même, puisqu’il est rendu responsable du saccage. Non, l’écologisme n’est pas une utopie libératrice, elle prolonge l’économie marchande par l’économie de la poubelle et l’exploitation par la misère volontaire. En prônant l’abstinence du consommateur, l’écologisme n’échappe nullement à la pauvreté classique du vieux monde. L’écologisme veut seulement rendre la marchandise plus présentable, écolo-compatible, voire équitable, mais sans aucune critique du rapport marchand. Le rapport marchand est une exploitation grossière qui économise notre vie à en mourir. L’écologisme n’y pourra rien. La question sociale ressurgit nécessairement.

Alors que viennent faire ces capitalistes du dénuement dans la ronde autour de ZAD ? Car, elle n’est pas anodine cette utilisation de l’espace reconquis, cette connivence de façade. Il s’agit pour les militants verts de contrôler, avec bienveillance certes, les protestataires qui partent à l’assaut de la reconquête des lieux, d’autant que chacun peut les reconnaître libertaires. L’escroquerie écologiste reste pourtant sensible et certains contestataires ne savent encore comment construire leur parole sans les apports hypocrites du discours écolo.

Occupons, occupons toujours le terrain. Car, nous, les opposants, tous ceux de la ZAD, sont beaucoup plus que ce que la farandole en voulu en faire. Ici se rencontrent des antiautoritaires, des anarchistes, des autonomes et autres antifas. Les révoltés n’ont nul besoin de se connaître pour se reconnaître. Nous sommes les résistants de la vie quotidienne, les expérimentateurs de l’anti-autoritarisme et les insurgés de la vie sociale. La ZAD est comme le point de ralliement provisoire de nos existences rebelles. Nous tous, nous le savons. La Commune n’est pas morte.

Thierry Lodé

Sarkozy et Hollande refusent la grâce présidentielle : une disgrâce pour la France

Article publié sur le site internet du Nouvel Observateur.

LE PLUS. A son arrivée à la tête de l’Etat, Nicolas Sarkozy avait rompu avec la tradition de grâces collectives et d’amnisties. Pour Thierry Lodé, biologiste et professeur d’écologie évolutive, la politique carcérale et les prisons sont une telle honte en France que les grâces mériteraient d’être rétablies.

Ils l’ont dit à deux. Les deux candidats à la présidence l’ont annoncé discrètement, mais unanimement : il n’y aura pas de grâce présidentielle pour les condamné-e-s, personne ne sera libéré en 2012. Les prisons resteront remplies de tous les petits délits.

 

Nouvelle prison d'Annoeullin d'une capacité de 688 prisonniers, Lille,le 21 juin 2011 (B.CHIBANE/SIPA)

Nouvelle prison d’Annoeullin d’une capacité de 688 prisonniers, Lille,le 21 juin 2011 (B.CHIBANE/SIPA)

La grâce présidentielle n’est pas une simple mansuétude

Il faut reconnaître que l’action de grâce du président a quelque chose du « droit divin », comme un privilège autocrate d’un autre temps, un décret charitable, le seigneur hautain mais magnanime qui gracie la plèbe coupable dans la fange. La grâce n’empêche rien de la déchéance du condamné, elle surpasse la justice en octroyant une concession à la dureté des peines : le président possède la prérogative de pardonner. Comme au monarque, l’indulgence présidentielle dépasse le tribunal et impose sa miséricorde.

Et pourtant, combien est attendu ce geste humanitaire dans les geôles républicaines, quand chacun s’accroche là au plus petit espoir de revenir à la vie sociale.

Mais, quand bien même l’existence démocratique de la grâce présidentielle est discutable, son application fait bien plus que cela. Elle n’est pas une simple mansuétude bien qu’elle ne s’adresse en général qu’à des petits délits et amendes de police. La clémence présidentielle donne un autre signal, elle annonce le besoin de réformer la répression, de changer les choses, de travailler à comprendre le fait carcéral. Bien sur, la grâce n’est qu’une microscopique remise en cause de la sévérité de la justice, mais elle en dénonce la rigueur, elle introduit un rien de débat dans un lieu qui n’en a pas.

Nos prisons sont une honte

Car, il faut le redire, la justice actuelle s’appuie toujours sur l’immense gâchis carcéral. Et la prison est encore plus qu’un échec, elle est une honte. En se privant du droit de grâce, le futur président pense-t-il encore l’ignorer ? Oublier que les peines ont tellement augmenté qu’elles ont passé le seuil du déraisonnable ?

La honte carcérale ne tient pas dans l’état délabré des cellules vétustes ni dans l’insupportable surpopulation des personnes incarcérées. Pas seulement en tout cas. Le traitement carcéral et le surpeuplement bafouent encore trop souvent la réalité des droits de l’Homme. La prison, c’est aussi l’institution de la brimade systématique, la légalisation du non droit. Mais construisez des prisons modèles, modernisez les cachots, additionnez les matons, multipliez les cellules et rien ne sera résolu. Avec une politique de punition perpétuelle, il n’y aura jamais assez de places, il n’y aura jamais assez de surveillants, les prisons ne seront jamais assez nombreuses. Le nombre de détenus reste bien supérieur à ce qu’il a été, il augmente plus vite que la délinquance.

La prison, une « vengeance sociale »

Mais d’où vient-elle, cette idéologie de la punition dont tous les protagonistes sont obligés d’en reconnaître à la fois l’inefficacité et l’inhumanité ? Inefficace et promouvant la récidive en détruisant toute vie sociale du détenu.

Quand a-t-il été dit que l’enfermement résolvait les problèmes ? La prison ne fonctionne que comme une oubliette sociale. Le détenu est soustrait de la société, non pas pour changer, mais pour que sa claustration plaise au monde. Incompréhensible quand les peines sont si lourdes qu’aucune rédemption n’est attendue.

L’absence de clémence est à l’image de l’absence de résultat de l’enfermement. On sait tellement que la prison est impuissante que son seul recours est dans la durée interminable des peines et dans l’oubli social de la personne incarcérée. Encore que la punition rate généralement les vraies menaces. Il y a plus de petits pauvres en prison que de criminels ! La plupart des vagabonds connaissent la détention. Au contraire, les tortionnaires, les bourreaux et les dictateurs y sont bien rares et protégés quand les petits y subissent toutes les humiliations permanentes et purgent des peines démesurées.

Quand donc sera envisagée enfin une réforme de cette vengeance sociale ? Quand donc s’ouvrira le débat interrogeant l’origine et la prévention, et questionnant l’abrogation des lois qui construisent des délits sans victimes ? Quand donc cette honte démocratique sera-t-elle enfin l’objet d’une explication ?

Disgrâces de la France

En faisant l’économie du débat abolitionniste, les élus politiques prolongent le même gâchis social. En n’accordant aucune grâce, le président renonce à la réflexion nécessaire sur l’omnipotence de l’idéologie punitive et de la privation de liberté.

Mais c’est beaucoup plus grave que cela encore. En légitimant toujours davantage l’idéologie de la punition, de la séquestration et de la réclusion, notre monde laisse entrer toutes les forces brunes, toutes les initiatives totalitaires…

Regardez-les folâtrer avec les pensées autoritaires et justifier les obsessions carcérales. A trop caresser les fachos, la couleur de l’Etat devient moins marine que brune. Alors, forcément, dans cette course en avant des faveurs autoritaires, avec la montée des nationalistes et des réactionnaires, avec la dictature des marchés et des finances, avec le capitalisme triomphant, nous verrons bientôt s’ajouter aux lois liberticides de ces dernières années, d’autres législations encore.

Déjà la durée des gardes à vues s’est étendue à plusieurs jours dans des conditions plus que contestables. Les inculpations d’ »outrages », de refus de fichage, d’obstruction de la voie publique se multiplient contre la moindre contestation révélant une volonté de criminalisation des luttes sociales. Et pourquoi pas, à l’avenir, une nouvelle loi interdisant la protestation non violente, une législation réprimant l’indignation et la résistance passive ? Elle arrive cette loi-là qui fournira encore son lot d’opposants et de pauvres à nos prisons honteuses…

Car c’est une disgrâce démocratique qu’on risque aujourd’hui en évacuant le débat sur les grâces…

Thierry Lodé, professeur.

Assistance sexuelle ou prostitution ? entre criminalisation et désir…

Soyons immédiatement clairs : je suis pour l’abolition de la prostitution comme je suis pour l’abolition du travail salarié et contre toutes les oppressions. Et cependant, cela ne m’empêche nullement d’être pour l’assistance sexuelle des handicapé-e-s de même que favorable à l’expression des syndicats des travailleuses et travailleurs du sexe.
L’assistance sexuelle est une revendication de l’Association des paralysé-e-s de France qui a ouvert une pétition sur ce sujet.
Il est pourtant fort tentant d’envisager l’assistance sexuelle comme une prostitution et la fourniture de prestations sexuelles sous le seul aspect du travail forcé. Là encore, il faut être clair, l’esclavage est une abomination, et le travail forcé concerne encore plus de 150 millions d’enfants dans le monde. Une extraordinaire violence est aussi faite à des centaines de femmes emmenées clandestinement dans les pays plus riches pour s’adonner à la prostitution sous l’emprise de passeurs qui marchandent leurs dettes de voyage ou la légalisation de leur séjour. L’exploitation odieuse des femmes et des enfants se continue largement dans la dynamique du capitalisme patriarcal. Une immense brutalité est à l’œuvre qui construit une vision pornocratique et marchande du désir. Il semble cependant que le refus de ce qu’on nomme la légalisation ou la réglementation de la prostitution ne soit pas si facilement réductible au travail forcé. Rappelons-le. Pour le moment et depuis fort longtemps, la prostitution « volontaire » est légale en France et n’a nul besoin d’être légalisée. En revanche, le proxénétisme est un délit.

Alors pourquoi existe-t-il un débat refusant la « légalisation » et exigeant l’abolition des prestations sexuelles « volontaires »? Ici, l’abolitionnisme n’est que de « l’interdictionnisme », c’est-à-dire que le raisonnement développé conduit à la criminalisation et à l’interdiction des pratiques actuelles offrant des prestations sexuelles immédiatement jugées comme entraînant une oppression des femmes. Les premiers abolitionnistes de la fin du XIXème siècle avaient d’abord pour but d’en finir avec le fichage policier et les sanctions permanentes contre les personnes prostituées et de leur ouvrir un suivi médical. En même temps, une volonté de prohibition a souvent demandé d’interdire la pratique de la vente de prestations sexuelles. L’ « abolition » immédiate de la prostitution est envisagée à travers des mécanismes de répression du client ou de la personne prostituée. En outre, la culpabilisation morale n’est jamais loin qui travestit une offre (évidemment discutable) de prestation sexuelle en « vente du corps des femmes ». C’est à travers une vision intrinsèque simpliste d’asservissement et de déchéance sociale qu’est pensé ce type de prestation sexuelle. Le problème est que ce point de vue simplificateur et misérabilisme est partagé par la droite bien pensante et la droite extrême, les barbus, les anti-IVG et les puritains qui amalgament alors pêle-mêle avortement, prostitution et débauche dans une même opprobre criminelle. Enfin, la stigmatisation du racolage ou des clients devient le point de vue officiel d’une répression camouflée des désirs sexuels qui ne sont plus tolérés que dans la sphère privée.

La réalité est pourtant plus complexe. Il existe réellement des personnes qui se prostituent volontairement. Certes, la prostitution « volontaire » résulte le plus souvent d’une condition élémentaire, la précarité de la survie, ce que connaissent bien les pauvres, les exclu-e-s, les étudiant-e-s, les étranger-e-s. C’est souvent la précarité qui entraîne des personnes en situation de grande détresse à pratiquer ce type de prestation moralement réprouvée et habituellement largement méprisée. Mais le travail salarié est aussi lié à la précarité, quand bien même il n’encourt pas la même indignité. Le salarié ne travaille jamais librement, le travail est la condition de sa survie et la violence de la précarité y est permanente. Le chômage est l’envers du décor de l’exploitation salariale qui refuse le droit à un revenu vital. Le choix d’un type ou d’un autre type de travail n’est pas aussi aisé qu’il y paraît et de nombreux travailleurs n’exercent simplement que l’emploi qu’ils ont pu obtenir, parfois bien éloigné de leurs compétences ou de ce qu’ils espéraient. Il ne reste que la mendicité pour vivre sans travailler si on ne dispose pas de rentes. Au demeurant, il existe bien des situations professionnelles discutables qui s’avèrent très proches d’une prostitution volontaire de l’esprit, sinon des corps, et où l’obéissance abêtie est réputée comme une vertu. De nombreux contrats marchands ne se signent qu’à l’ombre de frasques grivoises et bien des entreprises ou des dirigeants étayent leurs échanges à l’aide de call-girls, que, parfois, ils mépriseront ensuite. Cette hypocrisie capitaliste qui use d’une prostitution de confort n’empêche pas les mêmes de déclarer indécente la prostitution qu’ils ne contrôlent pas.

Pourtant, le client n’est pas toujours le pervers annoncé et la personne qui se prostitue n’est pas toujours une pauvre fille perdue. L’oppression des femmes et des enfants dans un monde patriarcal est une chose trop grave pour la simplifier. Dans le contexte d’inégalité marchande et de néocolonialisme, il existe aussi bien des femmes que des hommes pour combler leur misère sexuelle en cherchant des jeunes gens jusque sous les tropiques. Si l’exploitation pornocratique est plutôt masculine, le « tourisme sexuel » reste assez partagé. La vente de prestations constitue aussi une forme de thérapie contre la privation pour des personnes inaptes à la rencontre sexuelle. Il faut aussi dire que le travail du sexe « volontaire » ne concerne pas que des femmes. Bien que les clichés aient la vie dure, il existe une certaine proportion d’hommes, homosexuels, travestis, transsexuels qui vendent des prestations sexuelles. En outre, le répertoire contient des prestations qui ne sont pas toutes sexuelles. Alors que la vente de photos nues, de vidéos même dégradantes, de conversations érotiques ou de petites culottes usagées n’est pas assimilée à de la prostitution, certaines masseuses ou les « dominas » par exemple pratiquent rarement autre chose que l’organisation de situations sensuelles ou fantasmatiques sans acte sexuel.

On argumente généralement que l’argent des prestations sexuelles est détourné par le proxénète lorsqu’il existe. C’est malheureusement vrai. Mais les prestations s’avèrent également une source de revenu pour les personnes « volontaires » qui les vendent. Le travail salarié ne diffère pas ici. Une grande partie de la valeur du travail est détournée au profit du patron ou d’actionnaires, et pire, dans ce cadre là, ce détournement est légal. Les relations de travail connaissent largement le harcèlement et la pression, et les marges de choix restent bien limitées. Seules les luttes sociales ont permis que soient arrachés quelques aménagements, congés payés, arrêts maladies, périodes de repos, retraite. Pareillement, les prostitué-e-s disposent de possibilités de refus d’une prestation ou d’un client et peuvent négocier le type de prestation. Même si cette marge de manœuvre reste réduite, l’offre de prestation sexuelle « volontaire » n’est pas enfermée dans un rapport de domination absolue où la personne prostituée n’aurait rien à dire. La personne prostituée peut même partager des sentiments avec un « souteneur ».

Mais la criminalisation de l’activité, le délit de racolage, et l’absence de syndicat des travailleurs du sexe entraînent des conditions de travail exécrables. Réprimer la prostitution ou pénaliser les clients peut vider les trottoirs, mais cela détériore d’abord la pratique de l’activité, la rend clandestine, empêche de protester contre la violence faite aux personnes et en réduit le suivi médical, pourtant indispensable. D’autant que l’organisation du travail du sexe est refusée au motif que ce serait accepter un sexisme inadmissible. Pourtant, la défense syndicale et la revendication de l’amélioration des conditions de travail n’empêchent nullement d’exiger l’abolition du travail salarié. Refuser que s’organisent les travailleuses et travailleurs du sexe, c’est risquer de les cantonner à un isolement propice à l’oppression et au néocolonialisme. C’est faciliter le harcèlement et le fichage policier. C’est n’accorder aucun droit d’expression, aucun sentiment, ni aucun rôle aux personnes concernées. C’est rester myope sur la réalité sociale de leur propre détresse.

Enfin, et surtout, comment se peut-il que l’assistance sexuelle aux personnes handicapées soit aussi facilement assimilée à de la prostitution ? Les deux arguments fondamentaux généralement réprouvés, argent et contrainte, en sont totalement absents. Dans l’assistance sexuelle, il n’existe pas de transactions marchandes, seuls les frais sont pris en charge, et la prestation sensuelle est seulement basée sur le volontariat, pas sur la contrainte, même économique. En outre, les volontaires disposent d’une formation adaptée aux réalités du handicap. Chacune des deux parties peut à tout moment refuser la proposition de l’autre et souvent la prestation reste plus sensuelle que sexuelle. Alors, pourquoi cette assimilation avilissante à la traite d’êtres humains et ce refus d’officialisation sinon par affirmation idéologique de la toute puissance d’un ordre puritain ? Les assistant-e-s sexuel-le-s ont été formé-e-s pour favoriser une certaine latitude affective et sexuelle des personnes et savent procurer une attention intime, sensuelle, érotique et sexuelle. Ils/elles conduisent des ateliers de séduction et d’estime de son corps. Il faut en finir avec des préjugés rigoristes de dames patronnesses. La prestation d’assistance sexuelle ne maltraite ni les assistant-e-s, ni la personne privée d’autonomie.

L’occultation de la question de la sexualité des handicapé-e-s révèle combien d’interdits sont encore en place contre la liberté des personnes. Car la frustration sexuelle et sensuelle est aussi responsable de nombreuses souffrances. Pour une personne handicapée, dépendre sans cesse du bon vouloir d’autrui dans les actes quotidiens ou dans les relations, c’est déjà souvent subir une infantilisation qui réduit toute recherche amoureuse. Mais comment faire, comment parler de ce vide émotionnel avec les soignant-e-s, les parents ou les aidants familiaux? La société oppose toujours une grande réticence envers les manifestations sexuelles des handicapé-e-s comme si l’abstinence était un enjeu de l’ordre normal.

Être privé de sexualité est pourtant un vrai tourment émotionnel et ce n’est pas normal de le subir. Ici, aucun sexisme primaire. Cela concerne évidemment aussi bien des hommes que des femmes, les handicapé-e-s que les prisonnier-e-s et tous ceux qui sont privé-e-s d’autonomie. Les religieux de tous poils contraignent la femme à dissimuler ses charmes, voire enferment toute velléité d’affirmation sexuelle quand la publicité exhibe sans cesse le mannequin idéal du désir masculin. La mini-jupe a toujours été la cible immédiate des réactionnaires. Le patriarcat exerce une réduction de la femme à la procréation maternelle ou à l’objet de désir. Mais l’anti-sexisme ne peut se comprendre comme une volonté de désexualisation des personnes humaines. La question de la libre expression des désirs est essentielle contre l’oppression machiste et puritaine et il ne faudrait pas que les révolté-e-s, les antisexistes, les anti-homophobes, les antiautoritaires, les libertaires et tout ceux qui sont attaché-e-s à la liberté ne se fourvoient à admettre des dénis moraux, religieux et pudibonds au nom d’un étrange « féminisme » vertueux ou d’une recherche assidue de la normalité du vieux monde

Évidemment, avoir un petit moment de sexe ou de sensualité n’est pas vivre le grand amour, mais vivre le sexe fait intégralement partie du développement émotionnel, sensible et intellectuel des personnes humaines. La grande majorité des êtres humains connaissent quelques expériences sexuelles préalables à leur attachement amoureux et ces expériences participent à l’épanouissement de leur vie affective. C’est cette expérience émotionnelle qui est refusée aux handicapé-e-s, aux prisonnier-e-s et à tous ceux qui sont privés d’autonomie. Les personnes handicapées rencontrent mille obstacles au cours de leur vie, mais voilà un droit humain qui peut enfin leur être reconnu. Le droit à la sexualité est une exigence libertaire qui ne peut se réduire ni à la négation de l’autre, ni au harcèlement.

La grande victoire du féminisme a été de réussir à faire reconnaître que l’anti-sexisme était une force d’émancipation gagnante pour les femmes aussi bien que pour les hommes. Il faut prolonger la critique des idéologies pornographiques particulièrement avilissantes qui construisent encore un érotisme fondé sur la domination masculine. La vacuité des comportements machistes et pornocrates privilégie les immatures, les violents et les égocentriques en justifiant l’exploitation marchande. Cette grossière oppression est en outre accompagnée depuis le plus jeune âge par un étalage de phallocratie jusque dans les livres d’enfants. Cette hégémonie machiste n’est pas non plus vraiment tempérée par le semblant d’éducation sexuelle scolaire qui oublie toute émotion érotique. Il faut délivrer l’humain de cette guerre des sexes primitive. Et cette libération réclame que soit aussi déchiffrés les désordres du désir, les labyrinthes des fantasmes sexuels, dans lesquels règnent aussi bien l’amour que la domination, le rêve que le fantasme, le pire et le meilleur. Une sexualité libérée est possible.

Mais la seule limite qui devrait cerner la sexualité humaine reste le libre consentement des adultes averti-e-s. Entre droit à la sexualité et exigence de pudeur, la mise en place d’assistants sexuels formés est une réponse simple, nécessaire et surtout humaine à la privation d’autonomie.

Ce n’est encore que le début de la lutte pour la libération sexuelle…

Thierry Lodé

Pétition de l’Association des Paralysés de France
http://www.faire-face.fr/archive/2011/09/06/oui-a-l-assistance-sexuelle-des-personnes-en-situation-de-ha.html

Ce fascisme qui vient…Ou l’imposture des droites

Bientôt, les journalistes vont découvrir que l’extrême-droite existe.
Le risque est à venir: une élection qui porterait les pires réactionnaires, les nationalistes bornés et les nouveaux nazillons au pouvoir. A vrai dire, l’Europe a prétendu se débarrasser de ces vieux démons de la barbarie nazie en instruisant le procès de Nuremberg et en évoquant sans cesse la concentration vers la mort comme argument majeur. Mais il semble bien que, partout, la droite extrême réussisse à s’accrocher au white power et à l’expulsion des idées parce qu’elle vante d’abord fortement l’ordre de la marchandise…

Certes les fachos sont pluriels, depuis les sectes fanatiques du voile ou du crucifix jusqu’aux idiots pathologiques adorateurs des croix gammées, depuis les crânes tondus adeptes de ratonnades jusqu’aux costumes cravates des modificateurs d’histoire.

Il faudrait cependant redire où s’ancrent les idées honteuses de la droite extrême comme un appui de l’exploitation. On parle fort du moustachu débile. Mais on chuchote trop doucement contre l’arbitraire des déportations des handicapés et des inutiles, des roms et autres gitans, des homosexuels et de tous les opposants. L’exclusion des perturbateurs de l’état et de l’ordre moral a été et reste le moteur final de l’univers concentrationnaire. L’organisation d’une cécité générale prétend encore nettoyer le pays de tous les insoumis et autres boucs émissaires. Il s’agit généralement d’effacer le problème de la gène occasionnée par l’évidence de l’oppression capitaliste. Car, dans le monde bien pensant des réactionnaires, les pauvres et les rebelles ne peuvent exister que si les on ne les voit pas. Alors se renforcent encore les habitudes policières au fur et à mesure que se superposent les anxiétés bourgeoises. Les journalistes aussi s’habituent à la violence policière comme s’il s’agissait d’une normalité.

Mais qui a coloré la peste brune de bleu marine ? Qui prétend qu’elle serait plus présentable ? Qui des politiques, des journalistes, des télévisions a persisté jour après jour à distiller les mêmes idéologies de la peur ?

L’outil est toujours le même, il faut empêcher les pauvres de se reconnaître entre eux et de résister. Il n’est pas certain d’ailleurs qu’il existe ce que l’on pourrait nommer des « idées » d’extrême-droite au milieu du fatras paranoïaque des réactions nationalistes. Car enfin, la droite n’a décomplexée que des pensées extrêmes. Voilà.

Marine Le Pen n’est pas un péril électoral, c’est un symptôme de la force incroyable de la bêtise et de la peur, juste le résidu visible des idéologies qu’on continue de nous imposer jour après jour. La menace policière de la marchandisation de nos vies est présente tous les jours. On le sait clairement. Après, il est toujours possible de nuancer la politique d’un nationalisme social, mais alors on fabrique forcément du national socialisme…

Jeunes gens, la vie est courte ! Il ne peut pas y avoir d’autres rébellions que des révoltes qui s’affirment aussitôt contre l’autoritarisme. Une révolte est antiautoritaire ou n’est pas ! Une pensée raisonnable est immédiatement une pensée antiautoritaire. Ceux-là qui ordonnent ce monde de l’oppression n’ont aucune indulgence à attendre. Et ceux-là qui obéissent ne sont que les instruments de l’exclusion des autres. Il faut redire cela en actes, il n’existe pas de gentils policiers, de bons soldats ou de dirigeants sympathiques, ceux-là on fait déjà le choix de nous mépriser.

Ce vieux monde a besoin des droites extrêmes car elles sont le terreau des idées dominantes, de ces « philosophies » qui justifient l’exploitation des autres. Le fascisme n’a pas disparu, la bête est simplement plus ou moins cachée…car dans le curseur politique, la répression est toujours une option du monde marchand. La démocratie si vous vous taisez, la répression si vous parlez, le fascisme si vous oubliez de vous taire….

La droite est sur le même curseur. Au delà des chicaneries de scrutin, il y a déjà des élus de la droite extrême, de ces zélateurs qui parlent pareils que l’extrême-droite en se prétendants populaires. Et bientôt, dans quelques élections à venir, ces élus là s’associeront encore avec les fachos pour défendre leur monde de fachos. C’est cela que rend visible la politique répressive actuelle et ces lois liberticides amoncelées par nos gouvernants. Mais on ne les oubliera pas.

Ceux-là ont banalisé la répression contre la moindre tentation de révolte depuis des années. Il y a eu les polices parallèles, le SAC et autres mercenaires contre lesquels nous nous sommes tant battus dans les années 70.Désormais, on nous sort les polices privées et autres sociétés de sécurité, la délation comme art et manière et la rétention comme habitude.

Il y a d’autres répressions encore à venir qui se testent à coups d’ondes électromagnétiques et de canons à encre dans les laboratoires des serviteurs de la maréchaussée. Il y a d’autres prisons qui se conçoivent encore dans l’esprit des indignes architectes et il y a d’autres ordres du monde qui s’organisent entre sommets officiels et tapotements dans le dos. En dépit de ce qui se raconte, de ce que l’on montre, le fascisme continue à grands pas. Jamais ceux qui confisquent les voix du vieux monde n’ont autant célébré le patriarcat et le puritanisme, l’économie marchande et l’exploitation, la haine des exclus et des révoltés et même un incroyable colonialisme. Car c’est à partir des mots que ces gens là continuent d’imposer leurs idées réactionnaires dans le silence généralisé du vieux monde. Tout le spectacle des petites phrases fascistes ont fait le lit du FN et continue de le border.

Mais méfiez-vous petits roitelets et autres prétendants imbéciles au pouvoir. Car ce n’est pas parce que les peuples supportent encore ce vieux monde qu’ils approuvent vos gesticulations réactionnaires. Ce n’est pas parce que les pauvres se taisent qu’ils ne parleront jamais.

Petits chefs et fachos, comme d’autres dictateurs ou apprentis autocrates, vous allez vous en apercevoir un jour.

Th Lodé

Liberté, égalité, sexualités : pour les personnes handicapées

Avec Sexe, amour & handicap, le cinéaste Jean-Michel Carré a réalisé un nouveau film poil à gratter. Un documentaire d’une grande humanité qui sera diffusé sur France 2 le jeudi 24 février, à 22 h 45.

Jean-Michel Carré et les films Grain de sable réalisent des films qu’on prend en pleine tête, en plein cœur aussi. Qu’il s’agisse de parler de l’enfance, des femmes, de prostitution, des prisons, d’alternatives à la psychiatrie, de toxicomanie, de syndicalisme ou de politique internationale, les documentaires de Jean-Michel Carré ne font pas dans le consensus mou.

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Robin des banques ou cocu du capital ?

C’est commode. Comme le purin annonce l’élevage de cochons, la banque représente le guichet le plus visible du système. Et le salariat est la condition d’existence des exploités comme l’herbe est la condition d’existence des vaches. Sans notre salaire, nous survivons à peine. Faut-il alors lui préférer la petite entreprise ?

Depuis les tentatives du 19ème siècle pour « vivre ensemble autrement », les communautés et autres phalanstères se sont essayés à la production directe de leurs conditions d’existence. Pourtant, face à ce « déchaînement de forces critiques » apparent, l’exploitation capitaliste a tenu bon. Flûte, alors ! Peut-être que la production vivrière réduit un peu de l’exploitation, mais cela n’est ni un en-dehors du système, ni une révolution du monde marchand.

J’ai bien écouté. Enrique Duran-Giralt affirme « nous pouvons vivre sans le capitalisme » mais cette galéjade ne se résume qu’à un programme de décroissance. Bien sûr, l’action individuelle d’insoumission à la banque paraît retrouver les projets activistes des Jules Bonnot et autres anarchistes. C’est ce que le mensuel CQFD a encensé en parlant de « robin des banques ». Assez des amnésiques ! L’illégalisme, lui, ne s’est jamais proposé à la reconstruction d’un système d’échange, nommé pour la bonne cause, alternatif ou social. Bien au contraire, les emprunts effectués par Duran l’entraînent désormais à rester pauvre pour ne plus être solvable, c’est-à-dire pour ne pas rembourser la dette contractée.

Toutefois, le projet de Duran a peut-être quelques mérites. Dans un premier temps, il a utilisé une stratégie d’expropriation bien connue des anarchistes, même si elle ne mettra jamais à nu le capitalisme en soi. Cette manière permet de se doter des moyens pour prendre la parole. En s’associant par groupes d’affinité, les personnes peuvent développer leur colère et même s’aventurer à de nouvelles résistances.

Mais, la stratégie de Duran est incroyablement modeste au mieux, caricaturale au pire. Il ne parle plus que d’argent et de petit commerce. On se fourvoie ici. Son objectif réel est seulement de prétendre diminuer sa dépendance au capitalisme. Réduire sa dépendance n’est pas résister, c’est admettre la misère et le mercantilisme. Cette illusion de la décroissance n’a, au bout du compte, qu’une visée anti-productiviste. Elle brigue alors maladroitement de refaire un nouveau monde marchand, avec la défense du petit commerce et la morale de la pauvreté volontaire en mire.

C’est ballot. Le monde marchand ne va pas s’écrouler parce que des pauvres vont s’échanger des services et de la monnaie. Sinon il suffirait de vivre dans la misère d’une économie vivrière pour voir s’effondrer le système. Il suffirait de refuser les miettes, de vivre sans aucun des minuscules acquis sociaux, congés, sécu, retraite, rsa obtenus lutte après lutte. Le capitalisme aussi tolère ses solidarités. Mais la marchandise a besoin de garder des pauvres, même petits entrepreneurs vivriers. Se prétendre en dehors de l’économie marchande, c’est donner le faux espoir d’une préexcellence des membres d’une communauté par rapport à des exploités qui seraient, eux, davantage soumis et malvoyants. C’est une idée aveugle, une idée de cocu.

Car enfin, le capitalisme n’est pas une somme d’argent qui stagne et il est capable d’absorber des déficits autrement plus importants que la perte de quelques millions. Le capitalisme est précisément l’art de la dette. Rappelez-vous. Il y en eut pour commander de retirer le petit pécule de son compte, mais il faut être bien naïf pour penser qu’un découvert bancaire intimide le monde marchand. Faire croire qu’organiser des coopératives ou des opérations mutualistes peut nous sortir de l’économie marchande est une aberration qui n’empêche évidemment rien du rapport d’exploitation des autres. Pire, c’est annoncer péremptoirement que ceux qui n’admettraient pas la prétendue « économie solidaire» seraient eux-mêmes responsables de la continuité des saloperies du vieux monde, que les pauvres seraient des collaborateurs du monde marchand. Cette incroyable arrogance est, au mieux une illusion de bobos malvoyants, au pire un vandalisme des idées libertaires…

Non, le capitalisme n’est pas un système mal organisé qu’il suffirait d’aménager, c’est fondamentalement un rapport social d’exploitation. Il faut le redire. Il n’y a évidemment pas d’en dehors au rapport marchand. L’argent, l’économie, la monnaie « sociale » ou autre pitrerie parle toujours d’économiser nos vies. L’économie n’est que le langage de la marchandise.

Cornegidouille ! Non, il ne s’agit pas d’économiser la misère de l’exploitation, mais de changer le monde. À bas la marchandise, à bas le salariat, à bas notre condition d’existence d’exploité.

Thierry Lodé

La marche des canards. Ou derrière l’état, la leçon des chars d’assaut…

La tyrannie des fascismes parait parfois loin derrière nous. Avec les horreurs du nazisme, l’autoritarisme a obtenu sa pire gravure. Mais qu’est-ce que l’extrême-droite et le totalitarisme ? Il est, de fait, difficile de caractériser cet appétit de dictature pourri d’idéologies criminelles. La volonté d’imposer un ordre bien à soi construit aussi bien l’état nationaliste que les particularités monarchistes ou théocratiques. Mais il est des leçons que l’on peut aussi tirer des démocraties actuelles.

Par exemple, il y eut un débat pour rendre compte des politiques liberticides des gouvernements Sarkozy et autres implications identitaires. Était-ce du fascisme que de détruire les campements de roms, de réexpédier les immigrants dans des pays en guerre, d’emprisonner ceux de Tarnac, d’établir des lois contre les manifestants masqués, de renvoyer un enfant polyhandicapé entre autres exemples ? Nombre de journaux bien-pensants ont répété que le fascisme était autre chose, de l’ordre de l’idéologie nationaliste plus que de la construction législative, ou encore que l’inspiration de Sarkozy ne venait pas d’une filiation avec Pétain, principalement parce que les intentions pragmatiques de notre gouvernement le dédouanait de risquer un tel dérapage. Non, ces politiques étaient décidées par des « voyous », certes, et votées par des nostalgiques de la droite dure, mais pas par des fascistes. La liberté serait confisquée au nom de la démocratie parce que l’objet en était  notre protection.

Outre que c’est oublier un peu vite que le fascisme eut précisément ces méthodes de voyous et ses pseudo-intentions rédemptrices, il me semble que c’est aussi tenter de distinguer les « bons » liberticides des « mauvais ». Mais quand on a des ailes de canard, des pieds de canard et qu’on marche comme un canard, peut-on échapper à cette nomination de canard ?

Le gouvernement brésilien vient, en tout cas, de nous apporter quelques informations en direct des canards. Démocratiquement élu à peine, l’état de gauche décide immédiatement l’envoi de 18000 hommes des forces armées et de six chars de combat pour réinvestir un lieu des plus mal famés, les favelas, ces bidonvilles où s’entassent des milliers de pauvres. Rétablir l’ordre « républicain », châtier toute infraction à l’ordre public, cela vous dit quelque chose ?

Pour user de l’armée contre les pauvres, le discours a été simple. Car la marche des canards est une danse à trois temps. Premièrement, on désigne une catégorie particulière de gens que l’on joue contre les autres. « L’ennemi intérieur » a ainsi toujours fait recette. Pensez-donc, l’ennemi, une catégorie extérieure par excellence devient ainsi un mouton noir contre les autres, mais situé à l’intérieur de la « nation ». C’est aussi la méthode du bouc émissaire. Les métèques, les terroristes, les homosexuels, les juifs, les noirs, les arabes, les roms, les anarchistes, tous ceux-là ont aussi eut leur heure. Le lieu peut tout autant servir depuis les quartiers jusqu’aux favelas. Au brésil, la désignation concerne les « narcotrafiquants ». Quel joli vocable pour parler de cette hypocrisie ordinaire qui fait que les pauvres inventent une autre économie pour survivre. Que cette économie de la misère soit ensuite investie par des mafias et marchands en tout genre n’empêche rien du fait que c’est d’abord parce que les ressources sont confisquées que les pauvres s’organisent autrement. Cette duplicité est un autre débat, mais qui revient toujours à cette même appellation d’ennemi intérieur. Au fait, comment reconnait-on un narcotrafiquant sans son étoile rose ? C’est simple, il est dans le viseur.

Deuxième temps, une fois le groupe ennemi étiqueté, il faut veiller à trouver des textes législatifs ambigus offrant  le droit à la police de poursuivre cette illégalité. Si ces textes n’existent pas, ils sont rapidement votés en termes très généraux, mais prétendument applicables à des cas très précis sur le moment, comme ce fut le cas de la loi contre les « manifestants masqués ». La loi punit les actions désignées, puis les associés de ces actions ou « associations de malfaiteurs », et depuis peu, par extension, et notamment en utilisant le fanatisme islamique, on fustige aussi l’intention de ces actions, sous le terme « en rapport avec une entreprise criminelle ou terroriste ». On voit alors des polices militaires s’installer, armes à la main, dans les gares et les jardins publics. Remarquons aussi que les patrons voyous et autres malfaiteurs du peuple sont consciencieusement ignorés dans ces actes légaux et encore davantage dans la punition.

Troisième temps de la marche des canards, l’application de la répression au prétexte de la loi. Soudain, les forces de l’ordre entrent en scène, bruyamment devant les caméras. L’arsenal législatif présente cependant un inconvénient, il ne dit rien de la sortie des chars d’assaut. Car quand la police ne se montre plus assez efficace pour réprimer le peuple, on sort immédiatement l’armée et ses groupes spéciaux de combat, toujours au nom de la loi. Ces assauts révèlent toujours l’inouïe brutalité des forces engagées, frappant sans état d’âme d’estoc et de taille. Dès lors, la peine de mort immédiate peut être banalisée comme cela se fait aujourd’hui, devant nous, dans les favelas. La mort est toujours du côté du plus fort. Notons, au passage, que c’est soi-disant pour éviter les décès accidentels dus à l’absorption de mauvaises drogues, que la police et l’armée brésilienne sont présumées intervenir en ce moment. Bien entendu, ces atrocités constituent une manne pour les journaux qui relaient sans nuances le discours d’état. Mais il n’en reste pas moins que la prétendue légalité est largement bafouée par ceux qui prétendent l’appliquer. Ici, pas d’arrestation dans les règles, le droit est seulement du côté des armes. Alors, pour réinvestir la bourse contre les patrons voyous, envoyons aussi l’armée…

Une leçon peut cependant être apprise ici. C’est que derrière l’état, de la Tchécoslovaquie à la Chine, en passant par mai 68 ou le Brésil d’aujourd’hui, les chars d’assaut ne sont jamais loin pour peu qu’on sache comment en présenter aimablement l’intervention armée. La force brutale impose l’ordre. Peut-on imaginer cela en France ? Non ? Et pourtant les « cités », les « quartiers » n’ont-ils pas déjà fait l’objet d’une loi d’exception, « l’état d’urgence » a été décrété en 2005 contre des enfants des banlieues. Et que dit la loi sur l’état d’urgence ? A combien de morts a-t-elle légalement le droit ? Mesrine aussi a été abattu sans procès.

De fait, la démocratie ne parait bien qu’une des situations possibles de la force de l’état, qui, dès qu’il s’avère un peu bousculé, sait parfaitement ignorer les conditions d’applications de la démocratie elle-même. Démocratie et dictature paraissent deux dispositions provisoires, apparemment à l’extrême l’une de l’autre, mais parfaitement complémentaires et interchangeables selon les évènements. D’ailleurs, plus la droite devient décomplexée, plus Marine se fait présentable, et qui sait, bientôt on les verra ensemble…

Faut-il attendre le troisième temps ? Une république ne peut pas exister à l’ombre de lois d’exception. Le premier temps de la marche des canards, l’établissement de lois scélérates, injustes, illégitimes, liberticides montrent que le totalitarisme n’est jamais loin pour s’en prendre dictatorialement à ceux qui sont désignés. L’acceptation docile de ces légalités douteuses doit être combattue, refusée. La résistance commence là.

Alors, risquons-nous la dictature parce que nombre de lois liberticides ont été adoptées ? Pas encore, mais c’est selon les besoins car nous y sommes un peu quand même. Car quand on a des plumes de canard, des ailes de canard et des pattes de canard…

No Passaran…

Thierry Lodé

Enfants libres, il faut jeter vos albums d’animaux habillés

En cette période bientôt festive, qui peut échapper au désir de remplir la hotte de présents ? La lecture ne faisant plus recette chez nos contemporains, les plus jeunes enfants se voient offrir maintenant des livres, comme si ce tardif effort rachetait les misères de l’insuffisance de leurs ainés. La prolifération d’animaux dans la littérature enfantine ferait presqu’oublier qu’il existe des espèces en danger d’extinction sur cette planète.

C’est ici que le bât blesse. Car à se pencher sur l’économie littéraire réservée à nos enfants, il y a lieu de s’interroger sur ce qu’on leur inculque. Prenez ces ouvrages apparemment désinvoltes et innocents où une taupe habillée d’un tablier côtoie un lièvre vêtu d’un pardessus. D’autres exemples iraient tout aussi bien au fond des choses tant les livres d’animaux habillés font recette. Voilà des albums qui semblent avoir traversé les décennies sans avoir rien changé de leur message réactionnaire.

Dans ces œuvres colorées, le père, qu’il soit lapin ou girafe, ne raconte la vie aux enfants que lors de ses activités de pêche ou de bricolage. Dans le trône de son fauteuil patriarcal, notre père animal lit, mais seulement le journal, innommable symbole de la fatigue répété du travailleur solitaire. La télé restant toujours éteinte (on ne sait si le réparateur s’est absenté), le père ne prend de loisirs qu’à des activités récréatives. Chaussé d’éternelles lunettes d’intellectuel et portant généreusement la cravate, ce père fantaisiste et si aimable ne connaît du travail que celui des responsabilités. Jamais n’apparaît aucune tension, l’exploitation capitaliste reste dissimulée, chose certes honteuse, mais dont l’enfant n’a rien à connaître dans le livre en tout cas. C’est autre chose ailleurs. Dans la vie quotidienne, la misère peut régner, l’univers du bouquin enfantin n’en livre jamais rien. Bien sur, s’il est castor, l’animal habillé portera une salopette digne d’un travailleur plus manuel…

Quant à la mère castor, qui, dans tes tenues dignes des années 50, prépare encore un repas, son horreur ordinaire apparaît dans le tablier nécessaire dont on affuble la pauvre bête. Sans doute parce que la démesure sexiste ne semble pas suffisante, cette mère poursuivra ses corvées ménagères en souriant à l’enfant-bête qu’elle a enfanté dans le plus grand secret du livre. Le cabas et le fichu rose ou gris marquent désespérément les attributs du sexe. Ces familles animales biparentales et caricaturales dans un sursaut de modernisme ne possèdent que deux enfants.

Plus la famille animale est habillée, plus la lecture confine à l’obscène. L’animal habillé répète l’absurdité d’un sexisme ordinaire récompensé par un capitalisme triomphant. Qu’importe les intentions virtuelles des dessinateurs et des scénaristes. L’idéologie la plus réactionnaire y côtoie la brutalité antisexuelle la pire. L’habit camoufle le sexe pour afficher le patriarcat et le capitalisme. Loin d’être drôles, ces figures pitoyables délivrent non seulement un propos machiste, mais parfois même discriminant. Les albums d’animaux habillés n’hésitent guère, non plus, à travers l’histoire de la petite graine, à mentir aux enfants en agrégeant de manière indélébile sexualité et reproduction. Bien entendu, nos anges blonds n’ont pas de sexualité, ni rien à connaître et celle qu’on leur révèle reste enfouie dans un obscur règne de la reproduction. Ici n’existent pas d’homosexuels ou des familles recomposées, mais seulement des rôles phallocratiques et des ainés retraités. Qu’on ne se méprenne pas, le monde décrit aux enfants est un autre monde, redoutable et obscène, de ceux qui enferment la diversité des humains dans des préjugés éculés et scandaleux.

Mais qui s’intéresse encore à nos enfants, cerveaux manipulables dont on fera des salariés aussi polis que père castor ?

Décidément, il ne faut pas habiller les animaux. Et le pire encore, c’est que des animaux méconnus servent ainsi cet objet d’idéologie réactionnaire. Pauvres bêtes qui pourraient au contraire raconter ce qu’est la réalité biologique de la vie sauvage sur cette planète inouïe…

Thierry Lodé

Professeur d’Écologie Évolutive