Exposition Bêtes de sexe

Interview du site lerideau.fr.

Thierry Lodé, Bêtes de sexe

Titres non retenus : « La « synthèse évolutive moderne » est actuellement bien branlante », « Les canaris sont capables d’avoir des orgasmes à n’en plus finir », »Pourquoi est ce que la sexualité est apparue un jour ? »

À l’occasion de l’exposition Bêtes de sexe au Palais de la Découverte, nous avons interrogé Thierry Lodé, biologiste, professeur en écologie évolutive et spécialiste de la sexualité chez les animaux, en vue de nous éclairer sur les dessous de l’exposition. Décryptage.

Le Rideau : pourquoi dit-on que la sexualité reste le plus grand problème de la biologie de l’évolution ?

Thierry Lodé : C’est un projet majeur parce que la sexualité complique terriblement les mécanismes reproducteurs ! Normalement, on pourrait très bien se reproduire sans sexualité, de nombreuses espèces le font, comme les vers. Et puis l’évolution a inventé ce dispositif au cours du temps, à savoir, partager en deux les cellules, supprimer de l’ADN…Tout cela, pour arriver, au final, à un résultat simple : avoir des descendants. La question évolutive qui se pose donc, c’est « Pourquoi est ce que la sexualité est apparue un jour » ?

Alors comment peut-on définir la sexualité ?

Le fait est que, pour l’instant, la question n’a pas été résolue ! Et c’est le principal reproche qu’on nous adresse : « Vous nous parlez de quelque chose de très compliqué et vous ne savez même pas nous dire d’où cela vient ! » Selon moi, pour comprendre le sens de la sexualité, il faut chercher aux origines et comprendre d’où vient le sexe. C’est pourquoi on en reste à chercher les avantages de cette sexualité pour pouvoir l’expliquer.

Bêtes de sexe

Dans ce cas, faites-nous partager votre théorie : d’où vient le sexe ?

Pour moi, c’est une théorie un peu révolutionnaire qui consiste à dire que le sexe s’est formé par petites étapes, et que ce n’était pas prévu du tout au départ ! Toutes les cellules qui sont composées de noyaux (plantes, animaux…) procèdent en fait, dès le début, à un réel échange d’ADN, puis sont capables de le réduire. Cette richesse d’ADN va leur donner une capacité à modifier leurs protéines, ce qui va leur permettre de trouver de nouvelles sources de nourritures et de changer leur manière d’être dans l’environnement. Tout va s’additionner, pour fabriquer peu à peu des êtres sexués.

Quels sont les avantages du sexe alors ?

Les biologistes cherchent à savoir quels en sont les avantages, mais ils n’y arrivent pas. Il y a eu beaucoup de publications qui ont montré que grâce au sexe, il y avait plus de variation de l’ADN et que l’on avait une meilleure résistance. En parallèle, il y a plein d’autres scientifiques qui démontrent que cela ne marche pas.

Selon moi, ce n’est pas un avantage à long terme, c’est une espèce d’obligation depuis qu’on est doté d’organes sexuels : on a inventé le sexe et il faut donc faire avec. Cela n’offre finalement pas plus d’avantages, par contre, comme cela peut en offrir dans certains cas, on continue quand même à le pratiquer. En revanche, cela conduit à plein de problèmes, dont la guerre des sexes ! La sexualité n’est pas une solution à la reproduction, elle en est au contraire une complication !

Selon vous, la sexualité est-elle le critère principal pour expliquer le comportement des animaux?

En grande partie ! C’est même fondamental. On voit que 95% des espèces utilisent le sexe et passent énormément de temps à en faire ! Tout s’est organisé autour de cette capacité à rencontrer les autres, échanger les ADN et à produire des descendants. Toutefois, la sexualité n’a pas de rapport forcé avec la reproduction. Des espèces peuvent très bien produire des descendants sans y avoir recours (les paramécies, vers). Parallèlement, d’autres sont capables de faire du sexe sans avoir de descendants. C’est petit à petit que les deux choses se sont mises ensemble, parce que finalement, ça s’est avéré comme cela, par hasard.

Quels points communs y a-t-il entre la sexualité humaine et animale ?

L’énorme chose, c’est qu’il faut tomber amoureux pour faire du sexe ! Du moins, être gouverné par toute une série de processus émotifs, qui vont nous conduire, pas à pas, à être ensemble. Et cela nécessite un consentement : c’est le problème majeur. Les deux individus vont être séparés, il y a un sexe fécondé et un fécondant. Mais pour se rencontrer, il va falloir que les deux soient d’accord. L’évolution a été confrontée à ce problème : comment fait-on pour se mettre d’accord ? C’est de là que viennent toutes les parades sexuelles, les mots d’amour, les troubadours de la nature (ce que l’on voit dans cette exposition). Tous les sens sont mis à contribution ! Tout est en jeu ; les couleurs, les odeurs, les comportements, les mouvements. C’est une débauche de moyens pour pratiquer cette activité émotionnelle, qui bouleverse et qui n’a pas de sens. La relation amoureuse et la relation plus bestiale n’existent pas l’une sans l’autre.

Bêtes de sexes, exposition, palais de la découverte

Il y a donc aussi des sentiments chez les animaux ?

Bien entendu ! Aussi bien ce côté amour que ce côté plaisir. Par exemple, les canaris sont capables d’avoir des orgasmes à n’en plus finir. Il y a une espèce qui peut atteindre jusqu’à 380 orgasmes en une journée ! Donc il y a bien cette recherche de plaisir, que l’on retrouve dans les masturbations de nombreuses espèces, telles que les fellations que pratiquent les grands singes ou les chauves-souris. Derrière tout cela, il y a toute une question émotionnelle qui est présente, notamment, ce qu’on va faire pour rester ensemble, pendant combien de temps, comment va-t-on réussir à se gouverner l’un l’autre. On se rend compte qu’une chose va être essentielle, c’est que le délire amoureux va être gouverné par une chose toute simple, que l’autre soit différent.

C’est donc la diversité que l’on recherche dans la sexualité?

En effet ! Chaque individu va avoir comme amoureux celui qui est différend de lui. On est attiré par un système immunitaire autre que le nôtre. Il y a deux conséquences à cela : d’abord, on fabrique de la diversité du point de vue génétique. Enfin, cela implique que si l’on rencontre une autre personne différente de nous, on sera comme tenté de reproduire l’expérience avec elle. Fidèle ou non ! On peut, comme le castor ou l’albatros, rester longtemps avec la même partenaire quand on est investi dans une relation. Ou bien décider d’aller tenter l’expérience ailleurs !

Ce qui pose donc la question de la monogamie. Une des questions qui est posée aux visiteurs à la fin de l’exposition, c’est  : « Les humains doivent-ils être monogames »…

C’est pour cela que la monogamie est comme un bouleversement, une anomalie, une exception de la nature ! Car à priori, on pourrait tous chercher des partenaires différents. Cette monogamie est souvent contrainte par l’environnement. Celle des manchots par exemple, avait été parfaitement décrite dans le film La Marche de l’Empereur, où l’on voit bien que si l’un des deux partenaires ne fait pas son travail,  l’oisillon est sûr de mourir. On appelle cela la théorie de la destruction mutuelle assurée. On est monogame, si on est certain qu’on ne peut pas faire autrement. Grossièrement, toutes les espèces sont polygames !

Même pour l’Homme ?

Oui. Il n’y a qu’à regarder le nombre croissant de divorces ! On fait des essais, des erreurs. Après, il ne faut pas faire de généralité absolue. Ce n’est pas parce que certaines espèces sont polygames que toutes les autres changent de partenaires, non. En moyenne, une grande majorité l’est, que ce soit du côté animal ou des humains.

À la fin de cette exposition, l’idée qui ressort c’est que chez les hommes, on cherche avant tout à se reproduire. L’objectif étant le sexe. L’amour serait donc réduit à une  façon parmi tant d’autres pour y parvenir…

C’est un point avec lequel je suis en désaccord total avec l’exposition comme avec beaucoup de chercheurs néo-darwiniens qui parlent de la « synthèse évolutive moderne », qui est actuellement bien branlante ! Pour beaucoup, c’est la théorie dominante selon laquelle, nous serions sur cette planète pour laisser nos gènes. Les êtres vivants n’ayant donc pas grand intérêt, puisqu’ils seraient des « machines à se reproduire ».

Ce qui, selon moi, est totalement faux. D’abord, parce qu’en observant l’évolution, on se rend compte que plus on avance, moins les espèces se reproduisent (paradoxe de Cole). C’est donc bizarre qu’une espèce désireuse de laisser ses gênes fasse peu de descendants. Deuxièmement, on a des espèces suicidaires, pensez au saumon pacifique qui se reproduit une fois dans sa vie et meurt ensuite, comme les mâles de fourmis. Enfin, c’est la mort. Il y a longtemps que génétiquement on devrait avoir acquis la capacité à vivre plus longtemps (si l’on désire avant tout laisser le maximum de descendants !). Or on vit plus vieux, principalement grâce à une meilleure hygiène et une médecine pour soigner. Aucune espèce n’a acquis cela. Même en prenant certains poissons qui vivent 400 ans, à l’échelle de l’évolution, ce n’est rien !

L’amour n’est donc pas une donnée à négliger, de même que laisser ses gênes n’est pas une loi évolutive primordiale?

Si on pratique du sexe au départ, ce n’est pas pour faire des enfants. C’est parce que l’on rencontre un individu qui va nous bouleverser, parce que son système immunitaire est différent. Puis cela va entrainer, petit à petit, un bouleversement du cerveau (Amour) et ce n’est qu’après, que l’on va penser à avoir une descendance.

Il faut du temps, un consentement, un processus. Je crois que l’on est plus attaché à la survie des individus qu’à la préservation des gênes, comme le montrent les mères kangourous, qui, lorsqu’elles sont pourchassées par des prédateurs et si leur petit les retarde, s’en débarrassent pour se sauver.

Bêtes de sexes, exposition, palais de la découverte

Pour vous la sexualité chez l’homme est plus complexe que chez celle des animaux ?

C’est un peu plus complexe dans la relation de consentement. C’est parce que l’on a un degré de complexité dans nos relations qui est plus grande et que la culture, par exemple, entre en jeu.

Après, la sexualité se ressemble des deux côtés. Comme chez les animaux il y a des homosexuels, des viols, des pervers, des conflits… Il n’y a pas une stratégie qui est meilleure que l’autre, elles sont simplement différentes. C’est le système de l’évolution qui conduit à produire de la différence.

Quel est le problème avec la théorie des darwinistes ?

C’est de dire, grossièrement, que l’on cherche à produire les meilleurs gènes, que se sont les individus les plus forts qui se reproduisent. Or, si c’était vrai, il y a bien longtemps qu’on serait tous pareils et que la diversité génétique n’existerait plus.

Si, par exemple, on cherchait à faire comme le paon, toutes les femelles seraient attirées par le même mâle, on serait alors depuis longtemps tous les enfants des plus beaux.

En revanche, cela aurait eu pour conséquence, puisque c’est un tri, de réduire la quantité de gènes. C’est là que réside le problème de la théorie de « la sélection naturelle ». Alors qu’avec les nouvelles théories évolutives, tout le monde est le partenaire de quelqu’un d’autre, simplement parce qu’il est différent.

Dans la réalité, ce qui compte, ce n’est pas la séparation, c’est la relation. C’est ce qu’on souligne avec cette « écologie évolutive ». C’est cela que le sexe met en exergue, qui montre que tout est question de coévolution.

Quel est le message de l’exposition Bêtes de sexe, qu’est-ce qu’elle veut mettre en avant ?

Ce qu’elle met en évidence, c’est qu’en biologie, toutes les conduites sexuelles sont possibles, il n’y a pas de normes. La norme, le normal et l’anormal n’existent pas. La plus grande diversité est présente. C’est grâce à cette dernière que l’on va réinventer la diversité et que la vie est possible sur la planète.

 

Résultats des questions posées à la fin de l’exposition mai 2013

 

–       Croyiez-vous à l’amour vrai ?

Oui : 68012

Non : 33462

Peut-être : 40755

–       Les humains doivent-ils être monogames?

Oui : 51659

Non : 39512

Parfois : 51747

–       À quoi sert le sexe ?

Procréer : 40727

À se distraire : 34080

À l’intimité : 39180

–       L’amour sans sexe vaut-il mieux que le sexe sans amour ?

Oui : 37773

Non 40944

Je ne sais pas : 38992

 Thierry Lodé, Bêtes de sexe

Interprétation du spécialiste :

La thématique émotionnelle prend parfois le pas, et je crois que c’est ce qui explique en grande partie le côté moral dans ces réponses, comme le fait que le sexe sert en majorité à la procréation. Et si cela ne servait qu’à cela, pourquoi existerait l’amour, les émotions ? On voit bien que l’amour a besoin du sexe et que le sexe a besoin d’amour. Les deux sont étroitement liés, même si l’on peut le pratiquer séparément ! Cependant, on a souvent tendance à penser que les animaux vont pratiquer du sexe bestial, or, hormis quelques canards malveillants, c’est bien loin d’être le cas !

 

Exploits et anecdotes :

 

Les coraux de la Grande barrière pondent au même moment, donnant lieu au plus grand acte de reproduction collective de la planète.

Les pingouins mâles offrent des galets aux femelles, en vue de réchauffer le nid pour la fécondation.

En léchant l’urine des femelles, les girafes mâles peuvent savoir si elles sont fertiles.

Les chimpanzés ont des testicules 4 fois plus gros que celles d’un gorille : signe d’incertitudes au sein de leur société.

450. C’est le nombre d’espèces qui ont présenté des signes d’homosexualité.

Le pénis d’une bernacle mesure jusqu’à 30 fois la longueur de son corps.

Les femelles du lézard à queue en fouet se clonent elles-mêmes par accouplement et stimulations mutuelles. Il n’y a plus de mâles.

 

Infos pratiques :

Bêtes de sexe, la séduction dans le monde animal, jusqu’au 25 août 2013

Palais de la Découverte – Avenue Franklin Delano Roosevelt – 75008 Paris

Ouvert du mardi au samedi de 9h30 à 18h – dimanches/jours fériés de 10h à 19h

Tarifs : 8€, TR 6€ (-25 ans, étudiants, familles nombreuses)/ gratuit pour les -6ans

Renseignements : www.palais-decouverte.fr

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