Avec nos gros sabots…

Décidemment, le capitalisme n’a guère changé. Les lois passent et continuent de peser sur les exploités, expulsions, écoles démantelées, franchises médicales, loi anti-faucheur, fichage des personnes, réduction des fiches de paye, augmentation du temps travaillé etc… Le mépris des nantis est toujours là et la société conduit toujours à la même disparité, une pauvreté accrue dont on se gausse avec dédain. Comme si le XIXème siècle apparaissait de nouveau ici et maintenant. Ce XIXème siècle industriel des miséreux, ces temps de pénurie, de travaux pénibles, des vies de dénuement, tout cela insiste encore dans l’époque, presque sans honte. Mais nous ne sommes pas encore aussi désespérés que nos ennemis veulent le croire.
Bien sûr, cela a été masqué un moment, et la pauvreté a, pendant quelques années, pris le seul aspect de la disette des sociétés rurales de survie. Oui, le capitalisme insultant des exploiteurs fut un temps déguisé. Mais voilà que la pauvreté continue d’être visible, que nombre d’entre nous deviennent peu à peu privés de tout. N’en doutons pas cependant, les pauvres ont une fonction dans ce capitalisme impudent. Celui de manifester ce que les salariés peuvent encore perdre. La pauvreté est une arme secrète des possédants. Séparant les uns et les autres en groupes sociaux préformés, la pensée malheureuse entraîne parfois cette découverte dans l’effort de pitié, mêlant confusément l’exigence solidaire et l’apitoiement sur les autres, grâce à des arrangements d’aide aux miséreux. Car dès qu’on reste des « autres », nous ne comprenons rien de ce qui nous associe, l’altérité nie la reconnaissance. Les exploiteurs savent aussi armer leur milice et organiser la rivalité en mesurant le travail, en l’économisant les uns contre les autres. La pénurie révèle combien la survie du salarié reste fragile, combien il peut encore chuter.

Voilà pourquoi le temps de la vie quotidienne est un temps économisé. C’est que pour le salarié, l’argent reste toujours un manque d’argent. Il fut un temps où le salarié pouvait encore s’identifier à sa tâche, devenir une personne tout en travaillant. Il y a même eu un développement d’une culture des usines, des ateliers et des mines, des écoles et des fabriques, une fierté des actes réussis, du savoir-faire. Mais comme l’argent, le travail est encore plus empoisonnant quand on en manque. Car le manque de salaire reste une des formes les plus insidieuses de la violence sociale. Et puis, à force de consommer de très mauvais produits, le salarié lui-même finit par se déconsidérer, se voir comme un mauvais produit. Aussi, la perte du travail continue d’agir comme une perte de l’identité même du salarié. Et cette privation envahit peu à peu la sphère quotidienne, empoisonnant la vie entière. Car le salariat est la condition de survie des salariés.

Mais le travail aussi est pauvre. Le temps payé reste du temps perdu, irrémédiablement. Aussi le salarié se heurte-il toujours à son labeur, c’est à dire à l’économie de sa vie réelle. Il y a des moments où le salarié ne supporte plus sa tache. Les protestations peuvent parfois être canalisées en vagues revendications favorisant l’existence immédiate. Le malaise reste perceptible ensuite. Il suffit d’une indignation passagère, d’un petit matin de trop ou même d’un refus de collaborer à l’activité policière des entreprises. A travers ses multiples petites résistances, le travailleur peut découvrir soudain qu’il devient indifférent à son travail, c’est à dire indépendant de son labeur. Et cette revendication là est bien différente.

Le retard est souvent la première forme que prend cette résistance, dévoilant objectivement l’exigence d’indépendance du salarié à son travail. Mais il est d’autres tournures, d’autres formes résistantes que prend le temps libéré, ce temps qui se libère des carcans du vieux monde.

Spartacus ne s’est pas révolté parce qu’il avait l’espoir de réussir, mais par besoin immédiat de secouer le joug. La résistance existe et n’a pas besoin d‘espoir pour naître, elle a cependant besoin de se reconnaître pour se développer …et nous pouvons puiser dans le courage ordinaire de chacune de ces petites résistances une raison pour continuer. Après, chaque désobéissance a besoin d’étendre la conscience de l’oppression pour réunir les révoltés. Il ne s’agit même pas de stratégie, juste de remarquer la force de chacune de nos résistances. Car l’ennemi se nourrit de la faiblesse de nos renoncements comme le soulignait La Boétie (« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ») ou encore un éminent incitateur de conscience comme Albert Libertad (« Ceux qui envisagent le but dès les premiers pas, ceux qui veulent la certitude d’y atteindre avant de marcher n’y arrivent jamais »). Et quand l’injustice est sourde et aveugle, désobéir est plus que légitime.

Alors, pour le salarié, il y a lieu de s’armer de ses sabots pour infiltrer sa colère dans les rouages de l’exploitation. Oui, chacune de nos résistances fait reculer l’oppression. Quand nos sabots viennent embrouiller la structure huileuse de l’exploitation et de sa police, se dessine déjà un futur. Vieux mot français, emprunté dans bien des langues, le sabotage désigne d’abord l’émergence d’une lutte. L’accusation de sabotage reste une ultime plainte des entreprises pour qualifier la résistance à ce labeur contraint. Chaque refus est une victoire, ce geste serein qui s’oppose aux contraintes de police, ce refus de collaborer, cette aptitude d’indignation, cette révolte lycéenne, ces luttes des paysans indiens, ces caissières de supermarchés, tous ces petits gestes qui peu à peu prolongent la conscience de la révolte. Car quand nous nous reconnaissons entre nous, quand nous parlons ensemble, quand nous fêtons nos rebellions, c’est encore plus du monde humain qui se révèle…

Il est possible d’attendre que nos mutineries forment des coalitions spontanées, émergées d’accidents extérieurs. Ce fut le cas souvent, les rebelles s’y rencontrent sur un terrain d’affrontement urbain dessiné contre eux. Mais à chaque fois les armes qui font face sont plus terribles. Le vieux monde veut nous rendre absents et peut développer tant de moyens de coercition qu’il est raisonnable d’être attentifs à ne pas user nos possibles. L’histoire de la guerre sociale apparaît d’abord comme l’histoire de nos défaites et mai 68 figure en haut des exemples. Mais on peut aussi retenir que c’est dans une mouvance de colère que peu à peu a été exigé « l’impossible »…D’autres veulent organiser une stratégie des révoltes, ordonnancer des combats collectifs, mettre en place des organisations. Chacun lutte comme il le pense, comme il le peut. Mais pourquoi séparer la rébellion individuelle de sa propre organisation ? Ne pourrait-on pas penser que c’est au contraire pendant ces premières phases de colère que peuvent se proposer entre nous, des moyens d’exprimer les luttes, de coordonner nos actions? Mais fi de la philosophie et de sa digestion, la réification de nos actions, le recyclage, le monde marchand connait bien cela. Il reste chaque fois nos seules résistances, eh oui, je les trouve belles, ces résistances, si petites soient-elles. La rencontre des rebellions, même les plus infimes, les plus incomplètes, ouvre d’autres possibles…

Le vieux monde n’est pas si puissant quand nous pensons ensemble. L’humanité commence à peine à connaître son émergence. Il faut redire la valeur et la légitimité de chaque résistance, et la force de chaque rébellion. Voilà, le moindre refus de l’injustice est un morceau de bonheur donné au monde. Nous remettrons nos sabots à l’usage. Non, la Commune n’est pas morte.

Nous existerons encore… avec nos gros sabots.

Thierry Lodé

Pouget E 1890( ?) Le sabotage.
La Boetie E 1576 Discours de la servitude volontaire ou Contr’un. (Ed.Yann Forget http://www.forget-me.net/LaBoetie/servitude.pdf)

Publié dans le Monde libertaire #1519 du 5 juin 2008

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