Le bonheur est politique, désobéir est capital.

Une loi contre le fauchage volontaire a été adoptée.
Mais quand l’esprit vient au peuple, on peut s’attendre à tout. Car si la conscience ne s’avère pas toujours une insoumission aux habitudes, il est une conscience qui s’accompagne forcément de désobéissance. « Si la machine gouvernementale veut faire de nous l’instrument de l’injustice, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine »(1). Il est humainement impossible d’être soi-même complice de l’injustice dès qu’on la connait. L’ignorance ou l’aveuglement restent les seuls alibis des iniquités.

Aussi, la conscience est-elle souvent élevée au rang le plus haut. En déniant toute idée de conscience aux animaux, la conscience est posée sur le piédestal d’une humanité fondamentale. L’humanité trouverait son essence dans la conscience humaine. Il y a cependant une conscience animale comme il y a une douleur animale. Les animaux sont d’ailleurs plus prompts à connaître le bien qu’on veut y penser(2). Quant à la conscience, elle dispose aussi de son antalgique pour réduire sa lucidité. Car la conscience est bien plus souvent myope pour survivre et parmi ce qui en diminue le discernement se trouvent aussi bien l’espérance que le pessimisme. Si le pessimisme est une paresse, l’espoir est une attente, une drogue qui rend la dépendance admissible, l’asservissement supportable et cette aveugle conviction possède sa mélancolie.

L’espérance et le défaitisme rendent ainsi l’un et l‘autre l’exploitation tolérable. Au lieu de susciter le changement, l’espoir ou le pessimisme entraînent la résignation, l’attente béate des lendemains qui chantent. En annihilant l’intérêt d’une conscience, l’espérance flattée devient la plus forte superstition contre le mouvement des peuples. Chacun sait l’inanité de cette spéculation magique, l’espoir ne sert à rien pour entreprendre. Il construit bien plus d’anxiété que de vivacité. Voilà, c’est bien souvent d’espoir que la conscience est esclave, tristement enchaînée. Le populisme ne fait d’autre lit qui caresse le poil des démunis pour ordonner de vaines promesses et désigner des faux coupables. L’ignorance des injustices est un autre caprice de l‘esprit, une décharge qui permet de sursoir à la réplique et se complaire dans la résignation et la servitude. L’ignorance est la sœur de l’aveuglement mais de fait moins coupable. L’homme est un animal qui est malade de sa conscience au point d’éprouver le besoin de l’espoir ainsi qu’un analgésique. Bien au contraire, une conscience aigue, lucide ne s’accompagne pas de cette illusion, une conscience lucide ne prend pas l’espoir anesthésique au sérieux. Car la fin des illusions sur sa condition conduit l’exploité à refuser une condition qui a tant besoin d’illusions.

La responsabilité. Voilà, l’immense différence qui distingue l’anarchiste des collectivistes de la conscience, républicains, socialistes, communistes mêmes, de tous ceux qui se croient l‘avant-garde des peuples. Confortablement installés dans l’idéal d’une transformation à venir, même les plus honnêtes des réformistes ou révolutionnaires attendent le grand soir pour diriger la conscience des autres. Tandis qu’ils demandent l’obéissance de chacun aux partis et la soumission des peuples aux lois dites populaires, l’anarchie est au contraire une désobéissance. L’anarchie est une conscience qui peu à peu s’insinue dans les choses et qui exige la responsabilité critique de chacun. Elle est bien difficile, cette conscience, bien éprouvante aussi. Mais quand l’esprit vient au peuple, on peut s’attendre à tout. Si la désobéissance nécessite une conscience aigue du scandale des contraintes(3), de l’iniquité de lois scélérates, elle n’a pas besoin d’espoir pour se mouvoir. La désobéissance n’est pas là pour exiger de meilleurs règlements ou demander de rectifier les mauvais côtés de lois imbéciles. Non, les anarchistes ne sont pas si naïfs. La désobéissance constitue un acte de santé mentale, une résolution de la conscience et de ses contradictions, un triomphe de la responsabilité, une nécessité même, parce qu’on ne peut pas vivre toujours courbés. Désobéir est une hygiène vivante, un désir d’humanité.

Chaque travailleur le sait bien pour qui chaque petite résistance à l’oppression est une victoire. Une victoire de la conscience, cette serveuse qui offre à déjeuner au sans abri exclu, cette caissière qui en « oubliant » de regarder le sac de la cliente refuse d’être auxiliaire de la police des marchands, ce travailleur qui retarde son travail et ne sacrifie pas au succès des actionnaires qui l’exploitent en dormant, cet enseignant qui loge une famille expulsable quand la loi dénie cette solidarité des pauvres, cet agent qui remet subrepticement l’électricité au domicile des plus infortunés, ce faucheur volontaire qui empêche les cultures génétiquement modifiées de planter en rond, ce jeune qui squatte le droit au logement et même ce fonctionnaire organisant la résistance contre l’ignoble rafle du Vel d’hiv. Et il faudrait parler de tant d’autres, les empêcheurs de pylôner en rond, les brigades antipub… Chaque fois se construit un vrai petit morceau d’humanité, en refusant d’assimiler les gestes, les acquiescements qui, d’une manière ou d’une autre, nous livrent et nous emprisonnent dans le système de domination et de dépendance du monde marchand. « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs» dit la Constitution du 24 juin 1793 (art. 35). La responsabilité individuelle est à prendre contre la soumission au groupe social. Certes, on pourrait longtemps disserter sur les stratégies de la désobéissance, mais je dois laisser cela aux tacticiens. Désobéir, qui peut s’en empêcher ? Car désobéir, c‘est déjà être individu responsable…Décidemment, désobéir est une coquetterie de l’esprit contre la servitude.

Conscience et désobéissance fondent le couple d’une incroyable infraction individuelle puisqu’on ne saurait servir l’injustice dès lors qu’on en a connaissance(4). Thoreau connut la prison en 1846 pour avoir refusé de payer la dîme cautionnant la politique d’esclavage et de guerre contre le Mexique. Il fut dit de l’anarchiste individualiste sa bouderie de se « solidariser » tant on assimile souvent l’illusion du nombre à l’efficacité. Les foules promènent cette résignation de déléguer la révolte à quelques chefs, à quelques « responsables ». Mais « dès l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre, il n’est plus » affirmait dès 1762 cet étrange révolutionnaire qu’était JJ Rousseau(5). Le monde s’appuie lentement à gauche depuis la révolte des bonnets rouges et des va-nu-pieds, avant 1789 et en dépit des dictatures, à bâbord de la conscience peu à peu. Cependant, il n’y a pas lieu de se plaindre que les gouvernants soient des menteurs ou des lâches. Au contraire, il faut savoir la force de la révolution de la vie quotidienne, du refus des exclusions et de la conquête du bonheur. Le bonheur public commence par le bouleversement de la vie privée puisque chacun dépend des autres et les autres de chacun.

Que nous importe ces institutions, ces états si leur seule contribution est d’appliquer la police des exploiteurs. La désobéissance s’avère toujours une forme de délinquance selon l’instrument policier car l’application des lois constitue des choix de société. Pourtant, c’est cette désobéissance là qui a construit l’humanité du monde. Le bonheur individuel, de tous, reste une exigence politique.

C’est ainsi que l’esprit vient au peuple. Et quand l’esprit vient au peuple, tout peut arriver…

Thierry Lodé
Professeur d’écologie évolutive

1)Thoreau HD 1997 La Désobéissance civile. Eds le passager clandestin
2)Lodé T 2006 La guerre des sexes chez les animaux. Eds O Jacob
3)Bové J 2004 Pour la désobéissance civique. Eds Cahiers Libres
4)Arendt H. 2002 Du mensonge à la violence : essais de politique contemporaine. Eds Pocket
5)Rousseau JJ 1966 Du contrat social. Eds Flammarion

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