Organismes génétiquement modifiés et sauvegarde de la biodiversité

La génétique a ouvert de fructueuses perspectives favorisant la compréhension des mécanismes qui ont fait naître et progresser le vivant. Le maintien d’une variabilité génétique reste essentiel à la survie de la planète, nous répète-t-on. Comment ne pas songer à la conservation du Vison d’Europe, du Râle des genets, du Phoque moine, de ces monuments évolutifs qui nous accompagnent sur cette terre. Les organismes vivants tirent leur diversité de la variation aléatoire des gènes et propagent leurs caractères par une contribution différente de chaque individu à la reproduction de l’espèce. Et puis, sous les différentes contraintes de l’environnement, les populations divergent inéluctablement, inscrivant dans leurs différences l’émergence irréversible des espèces nouvelles.

Sauvegarder la biodiversité est un enjeu si important. Certes, mais pour faire quoi ? Parce que cette réserve de diversité deviendra la source d’une prochaine exploitation ? Le vivant peut-il être réduit à l’état de manufacture à production de protéines ? Qui le décide ? Les impératifs de la gestion et de la sauvegarde resteront-ils des prétextes à la banalisation des faunes et des flores et au déplacement ou à la réclusion perpétuelle des autres espèces ? La sauvegarde de la biodiversité doit devenir une exigence gratuite, sans autre raison qu’elle-même.

Les OGM impliquent l’utilisation de techniques d’incorporation dans un organisme d’une partie du matériel ADN d’un autre organisme étranger. On a intégré le gène de la soie d’araignée dans le génome des chèvres par exemple et ainsi dans leur lait se fera le fil à tisser de gilets pare-balles plus efficaces. Les enjeux de la génétique n’échappent évidemment pas aux tentations idéologiques ou marchandes, sans même évoquer le fichage génétique actuellement développé.

Pourtant, les industriels parlent bien d’éradiquer la pauvreté mondiale par l’OGM. C’est que le monde promis des producteurs d’OGM reflète une tentation qui ressemble bien étrangement au supplice de Tantale. Les premières tomates OGM flavr savr devaient durer plus longtemps, la faillite les a éliminées du marché. Les sojas OGM exigent deux fois plus de pesticides préjudiciables à la vie bactérienne du sol et facilitent la prolifération de plantes tolérantes aux herbicides. Les plantes OGM tolérantes aux herbicides s’avèrent une fausse bonne solution. Que croire de la création de coton OGM ou de maïs OGM résistants aux insectes qui prétendent réduire le recours aux pesticides chimiques. Dans les meilleurs cas, la diminution de l’utilisation des insecticides et fongicides n’a pu être que très partielle tandis que les impacts sur la communauté microbienne du sol se sont révélés plus forts que prévus. Entre outre, l’OGM insecticide affecte bien d’autres organismes vivants non ciblés par le gène pesticide. Et puis, l’évolution est l’essence du vivant, la génétique le sait bien qui a vu les populations d’insectes naturellement se sélectionner et ainsi développer des résistances aux pesticides agricoles et les bactéries résister à l’application industrielle des antibiotiques. En déplaçant des gènes, on déplacera probablement les cibles évolutives dans un sens ignoré. Enfin, dans la majorité des cas, la culture de plantes OGM ne s’est pas avérée plus avantageuse que la culture de variétés non-OGM. Les bénéfices appartiennent surtout aux firmes engagées.

La question la plus immédiate est bien comment contrôler la diffusion de ces gènes aliénés ? L’autogamie du soja résulte plus de sa culture que de sa nature, et reste de toutes façons partielle. Il est peu probable que les mécanismes biologiques puissent empêcher les fécondations croisées entre organismes modifiés et naturels. Le colza l’illustre parfaitement. Le débat a peu de sens quand on en sait si peu sur les processus évolutifs en jeu et que ce que l’on sait nous révèle chaque fois l’inouïe variabilité des ces subtils mécanismes. Non, les gènes modifiés se propageront nécessairement, et bien plus facilement que les microbes ou que les espèces envahissantes.

La médecine ne peut pas non plus être l’alibi des producteurs. Il n’est nul besoin de champs ouverts pour développer des médicaments nouveaux. Le confinement des laboratoires suffit amplement à la production pharmaceutique. L’insuline humaine est actuellement produite par des bactéries modifiées. Alors à quoi sert de faire sonner les sirènes des espoirs médicaux ou des remèdes à la malnutrition sinon à construire une confusion pour discréditer l’urgente exigence de précautions. Un monde nous est promis, toujours plus industriel, toujours plus policé. Nous n’en voulons pas.

Sans rugir ni chanter, que ne peut-on tout simplement réfléchir à cette fantaisie:
Un peu de pesticides dans la nature, c’est 200 ans d’écosystèmes contaminés, quelques éléments radioactifs qui s’égarent, un peu de radiation au plutonium et 24 000 ans sont nécessaires pour que la moitié disparaisse de nos forêts et prairies. C’est déjà une impression d’éternité. Mais si quelques gènes modifiés se disséminent, ils se disséminent et se disséminent irrémédiablement. Il y avait l’an dernier 22 000 hectares de maïs insecticide MON810 en France et 75 000 ha en Espagne. Aucune frontière ne peut contenir la migration des gènes et la résistance des insectes, et il faut si peu de temps pour découvrir, un jour, une planète définitivement infectée…

Et si finalement, l’organe le plus modifié était le cerveau humain ?

Thierry Lodé
Professeur d’Ecologie évolutive
Auteur de « Cours de génétique des populations » 1998 (Eds Ellipes)

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