Les animaux sont-ils libertaires en amour ?

L’amour libre est une revendication libertaire qui n’exige pas seulement l’absence d’un contrat de mariage mais propose de construire un autre rapport humain entre les deux sexes. Nous le savons. On a souvent considéré qu’il pouvait s’agir de retrouver un fondement humain perverti par le monde de la marchandise et l’exploitation capitaliste. L’amour libre serait alors « naturel », émancipé dans son essence et seulement vicié par un mode d’organisation sociale. A l’opposé, la guerre des sexes constituerait un exsudat de l’exploitation et de la guerre sociale, le mâle étant ici l’oppresseur.

Ces idées fortement ancrées dans l’imaginaire laissent supposer qu’un peu de bonne volonté serait suffisante à la construction de relations humaines libres. Au même titre que les découvertes de Darwin sur l’évolution ont permis d’étayer la critique des fables religieuses, la biologie évolutive peut nous enseigner beaucoup de choses sur les relations individuelles. Il faut cependant admettre une condition préalable, le précepte que l’homme fait partie des animaux avec ses différences et sa singularité certes, mais il n’est qu’un point particulier du continuum et de l’évolution du vivant. L’anthropomorphisme dominant a aussi beaucoup dominé la pensée anarchiste. Mais l’écologie nous ouvre d’autres portes. Il faut donc d’abord cesser d’opposer l’être humain à tout le reste des organismes vivants et considérer qu’il est une espèce aussi différente du chimpanzé que le chimpanzé est différent du gorille.

« Alors, Thierry Lodé, les animaux sont libertaires ? ». C’est ainsi que Laurence Garcia avait décidé d’accueillir l’un de mes interview sur France Inter en août 2007. Oui, les animaux pratiquent aussi l’amour libre, non pas qu’ils cherchent sans contrat le partenaire de leur reproduction mais bien plutôt que beaucoup d’animaux choisissent librement leur partenaire amoureux. Beaucoup de théories biologiques ont analysé le choix sexuel comme fondé sur la sélection des meilleurs gènes ou des individus les plus forts. Mais que dire alors de ces préférences amoureuses qui ne sont pas reproductives ? Que penser des lézards ou des lions homosexuels, des putois polyandres ? Des trios amoureux d’oies ou encore des goélands et écureuils infanticides ? Non, la sexualité animale n’est pas entièrement confondue dans la reproduction. Mais la sexualité est une innovation évolutive qui en construisant la différence des sexes a aussi posée les fondements du conflit sexuel. L’amour n’est pas, à la base, une association harmonieuse et sans difficultés. Mâles et femelles sont opposés dans leurs intérêts car tandis que le mâle peut augmenter son succès reproducteur en multipliant les partenaires, la femelle ne le peut pas. Et ce début des relations entre sexes s’aggrave très vite de leur combat dont la mante religieuse nous révèle parfois la fin. Il faut aussi revoir le néodarwinisme traditionnel des universités. L’écologie évolutive nous montre que la guerre des sexes s’avère l’un des moteurs évolutifs le plus puissant conduisant aussi bien à l’organisation des sociétés des fourmis femelles qu’au harem du pacha éléphant de mer.

C’est au milieu de ces batailles que la réconciliation amoureuse innove. Car la biodiversité est d’abord amoureuse c’est-à-dire que toutes les conduites sexuelles sont essayées dans la nature. Trop souvent la répression capitaliste s’est appuyée sur une prétendue vérité biologique pour réprimer les sexualités différentes et enfermer les femmes dans la maternité. La nature cependant ne se laisse pas réduire à des schémas simplistes. Pourtant si j’insiste dans mon livre sur « la guerre des sexes chez les animaux», c’est d’abord pour montrer qu’il n’y a pas de normes dans la nature. C’est au contraire la variation des comportements qui est privilégiée par l’évolution. L’existence du conflit des sexes entraîne la nécessité de sa résolution.

Alors pourquoi parler d’amour libre chez les animaux ? Tout simplement parce que de nombreuses recherches scientifiques tant sur l’homosexualité animale que sur les préférences amoureuses révèlent que le succès reproducteur est même meilleur quand les individus ont un libre choix. Le conflit s’apaise alors dans des stratégies plus ou moins coopératives comme le montrent les macaques lesbiennes. Chez beaucoup d’espèces, l’accord sexuel est dynamique et chacun garde ses armes. Chez d’autres, un sexe impose sa loi à l’autre et la guerre fait rage. Chez l’animal humain, la guerre est exacerbée par la pression marchande. Elle devient même une forme particulière de l’exploitation de l’homme par l’homme. Pourtant, oui, la nature est libertaire en privilégiant le libre choix des partenaires plus que les « bons gènes ». En étudiant les animaux, nous pouvons comprendre comment les différences engendrent les conflits de chacun sur chacun mais aussi assister à l’art de réussir la plus difficile des rencontres, celle de l’amour libre et d’approcher ainsi une véritable écologie sociale.

Thierry Lodé
Professeur d’écologie évolutive
Université d’Angers et Université de Rennes

Référence : Lodé T., La guerre des sexes chez les animaux, Eds O Jacob.

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